espace abonné Mot de passe oublié ?

Vous n'avez pas de compte ? Enregistrez-vous

Mot de passe oublié ?
ACCUEIL > Oeuvre > Avignon : Christiane Jatahy déborde notre présent

Avignon : Christiane Jatahy déborde notre présent

par Élisabeth Pan
Un accueil exceptionnel du public pour
Un accueil exceptionnel du public pour "Le présent qui déborde" de Christiana Jatahy. © Raynaud de Lage
Arts vivants Théâtre Publié le 09/07/2019
Avec "Le présent qui déborde", Christiane Jatahy crée l'engouement à Avignon, aussi bien par sa mise en scène novatrice que par son aisance à aborder un sujet sensible, l'odyssée contemporaine.

Comment Christiane Jatahy a-t-elle réussi à nous rendre intime la question migratoire ? Par quelle alchimie Le présent qui déborde s’est-il imposé comme le spectacle le plus fort du festival ? En faisant une pièce de théâtre où les comédiens ne sont jamais sur les planches. En répondant à la thématique du festival 2019 de mettre en scène l’Odyssée, d’une façon simple et proche. En excitant en chaque spectateur un Ulysse ensommeillé. Le public ne s’y est pas trompé qui a ovationné une troupe de comédiens émus de cet accueil.

 

Un no man's land devant l'écran. Malgré l’attente habituelle des spectateurs, les comédiens ne viennent pas sur scène. Mais ils sont là. Le grand écran seul occupe entièrement le fond plateau, créant avec les gradins une distance de 7 mètres représentant ce no man’s land d’usage, frontière entre deux pays. Côté jardin, dans l’obscurité, Christiane Jatahy et le scénographe Thomas Walgrave commandent le film projeté en continu qui a été tourné dans cinq pays et s’enrichit de scènes captées en direct de la salle. Car les comédiens se trouvent sur écran et au milieu des spectateurs, et débordent de leur présence la salle. Le présent qui déborde agrège ainsi différentes histoires, différents continents. Nous avons d’abord l’impression d’assister à un repas, sous les oliviers libanais, entre migrants. Les convives sont des acteurs qui racontent comme leur propre vie les vers de l’Odyssée, étrangement présents.

Dans chaque pays, trois acteurs ont été filmés, systématiquement deux Ulysse et une Pénélope » explique Christiane Jatahy. Les acteurs sont eux-mêmes des migrants, de Palestine, du Liban, de Grèce et d’Afrique du Sud. « Je suis partie à la recherche d’Ulysse réels » poursuit l’auteure. « La fiction que j’ai créée se mêle en permanence à la réalité des acteurs. » Une partie d’entre eux sont sur place, dans les gradins, si proches, reprenant et poursuivant les scènes projetées. Ils interagissent avec l’écran, instaurant parfois un dialogue avec la partie filmée. Cette proximité donne sa puissance à la pièce, empêchant la redondance plaintive d’un documentaire d’actualité. Les acteurs jouent dans leur langue ou en anglais, l’une d’entre eux s’autorisant une fois à pénétrer le no man’s land, demandant à un spectateur de traduire son anglais pour casser la distance introduite par les sous-titres.

 

Chant d’Homère sur « crise migratoire ». L’auteure ne trahit pas la tragédie antique d’origine, mais l’interprète dans notre présent où les migrations sont une question qui interroge toute l’humanité et peut-être son futur. La « crise migratoire » est dépouillée de son aspect macro-économique pour prendre une dimension individuelle, humaine. Si le chant d’Homère n’est pas oublié, la pièce évolue vers l’odyssée de ces comédiens qui tous, comme Ulysse, ne souhaitent que rentrer chez eux. La jeune Syrienne qui le tentera le paiera de mois de prison dans les geôles d'El Assad. Fidèles à l’épopée homérique, les mots sont forts, ne cèdent pas à l’anecdote, sont constitutifs de notre humanité. Mais notre monde n’est pas celui d’Homère. Le privilège des blancs s’est imposé sur la planète entière, Christiane Jatahy ne manque pas de le rappeler. Sentant la nécessité de parler de sa propre histoire, de son Brésil « dévasté » pas les décisions du président Bolsonaro. « Quand il arrive à Ithaque, Ulysse explique au devin Tirésias que, pour comprendre son passé, il a besoin de rencontrer des personnes qui n’auraient jamais vu la mer. » L’auteure vient dire sur scène qu’elle les a trouvés chez les Kayapos d’Amazonie, « lieu symbolique pour plusieurs raisons : elle renferme un mystère cher à mon cœur, et se trouve actuellement au centre des décisions désastreuses » du Trump brésilien. Elle raconte également combien son « histoire personnelle sert en réalité de pont pour parler de l’histoire du Brésil aujourd’hui ».

 

Le diptyque Notre Odyssée. Le présent qui déborde est le deuxième acte du diptyque Notre Odyssée. La première partie, Ithaque, qui mélangeait déjà le réel et la fiction, était axée sur l’arrivée d’Ulysse à Ithaque. Dans ce deuxième volet, l’auteure a choisit de communiquer une émotion commune à tous, le désir de rentrer chez soi. Les comédiens expriment ainsi un désir d’appartenance à un pays, face à la frustration de se sentir privés de patrie. Évitant de tomber dans le pathétique, Christina Jatahy présente des « épisodes pas si tragiques, [dans lesquels] il s’agit beaucoup d’espoir ». Cette liberté donnée au spectateur lui permet de s’identifier à Ulysse.

 

Le présent qui déborde (O agora que demora) - Notre Odyssée II de Christina Jatahy. D'après Homère. Création au Festival d'Avignon, du 5 au 12 juillet, Gymnase du lycée Aubanel. Avec quarante-trois comédiens et participants. Reprise du 19 au 21 septembre à Ruhrtriennale (Allemagne). Du 1er au 12 octobre à Bruxelles. Du 1er au 17 novembre au Centquatre-Paris. Les  22 et 23 novembre, à Gérone (Espagne). Du 4 au 6 décembre à Strasbourg. Les 6 et 7 février 2020 à Saint-Étienne. Du 17 au 22 mars à Genève. Du 26 au 28 mars à La Chaux-de-Fonds (Suisse). Du 1er au 4 avril à Besançon. Du 17 au 21 juin à Lisbonne. Les 26 et 27 juin à Porto (Portugal). En  mars 2021, à Norsborg (Suède).

Partager sur
Fermer