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Robin Renucci : « La culture a besoin d’une feuille de route centralisée »

par Véronique Giraud
Comédien et metteur en scène, Robin Renucci dirige l’association Les Tréteaux de France et préside l’association des Centres dramatiques nationaux. ©Jean-Christophe BARDOT
Comédien et metteur en scène, Robin Renucci dirige l’association Les Tréteaux de France et préside l’association des Centres dramatiques nationaux. ©Jean-Christophe BARDOT
Arts vivants Théâtre Publié le 29/09/2019
Le comédien et metteur en scène Robin Renucci, en tant que président de l’association des Centres dramatiques nationaux, est impliqué dans la politique culturelle du pays. Il nous dit son inquiétude à l’occasion du 60e anniversaire du ministère de la Culture.

Cette année, on célèbre le Ministère de la culture à l’occasion des 60 ans de sa création. Pourquoi s’inquiéter d’un désengagement de l’État dans la culture au profit d’une approche régionale ?

Il est souhaitable que l’État soit garant d’une équité territoriale, d’une ligne de conduite concernant les arts et la culture. Aujourd’hui il y a davantage de déconcentration des services de l’État en région et davantage de décentralisation. On donne davantage de compétences, de moyens matériels et humains aux régions de France. C’est une bonne chose dans l’absolu, ce que nous pouvons craindre c’est le recul de la mission régalienne qui consiste à avoir une véritable équité dans le territoire. Sans ligne de conduite très précise sur ce qu’est l’art, sur ce qu’est la culture, cela peut être interprété de manière différente dès lors que les transferts de compétence sont donnés aux régions de France. Il faut une ligne de conduite. Il faut appeler le ministère à plus de précision dans cette période parce que les signaux envoyés sont : davantage de déconcentration, davantage de décentralisation.

 

Ce manque d’une ligne de conduite pour définir ce que le ministère entend par arts et culture menace-t-il aussi la création ?

Depuis ses origines, la création s’est essentiellement appuyée sur la recherche, l’invention, et éventuellement cette recherche mêlée à la formation. S'agissant de la diffusion des œuvres, les responsables des collectivités influent beaucoup sur les nominations à la tête des centres dramatiques et des scènes nationales. Sans feuille de route centralisée, une nomination peut être plus encline à nommer une directrice ou un directeur davantage capable de faire venir plus de monde et qui privilégierait le divertissement, en tout cas autre chose que la recherche et la formation, qui font partie de la mission des centres dramatiques par exemple. Ces directeurs feront appel à des artistes qui seront moins créatifs parce que davantage en phase directe avec le public, à qui on donnera ce qu’il aura envie de recevoir.

 

Que redoutez-vous ?

Il y a des missions de service public qui sont plus ingrates parce qu’elles dépensent un argent moins visible. L’écriture contemporaine, inconnue de fait, peut faire peur, on ne sait pas si elle sera un succès. Or créer est une nécessité pour faire exister le patrimoine. C’est en existant qu’il deviendra patrimoine de demain. Donc la recherche et l’écriture c’est très important. Or les décideurs auront davantage envie de connu, donc de moins poétique, de plus concret pour le public.

Prenons l’exemple de l’égalité. Si l’on considère qu’une des grandes injustices c’est l’inégalité entre les femmes et les hommes, on constate que le répertoire théâtral est écrit le plus souvent par des hommes, pour des hommes. C’est donc une chose à contredire. La place des femmes augmente, pas seulement sur les plateaux. Leur capacité à agir passe par la représentation qu’on donne d'elles. En se contentant des auteurs dits classiques, on refait l’erreur de ne pas avoir une visibilité suffisamment grande de la présence des femmes sur les plateaux. Ça fait partie des nécessités des écritures contemporaines de combattre cette inégalité.

La question n’est pas de dire on affaiblit en donnant la compétence de la culture aux présidentes et présidents de régions. Mais l’une ou l’un d’eux pourrait avoir envie de nommer quelqu’un parce qu’il pourra augmenter le public. Ce faisant, on va vers les raccourcis du divertissement, et vers une population surreprésentée. S’agissant de l’égalité homme femme, de la diversité, les œuvres contemporaines doivent correspondre aux sociétés en train de se transformer. D’où la nécessité de la recherche, de l’invention, de la formation, de la représentation. Ce qui demande un petit pas de côté qu’il faut susciter, un petit pas de côté qui fait que l’œil et l’oreille nomment les choses et le monde d’une façon qui est autre. Inconnue.

 

De la représentation sur les plateaux mais aussi dans le public…

Absolument. Il n’y a pas de public s’il ne peut pas s’identifier un peu à ce qu’il voit. C’est parce qu’on est représenté, parce qu’on parle de nous qu’on a envie d’aller voir des histoires qui nous concernent. C’est mettre en œuvre toute la cohérence des outils du service public.

 

Pourquoi cette compétence régionale fonctionnerait ailleurs en Europe et pas en France ? Quel est le frein ?

Nous avons énormément de chance en France et il ne s’agit pas de dire que nous sommes contre une politique culturelle, au contraire. Nous sommes simplement pour la préserver, la renforcer parfois. L’affirmer plutôt que résister contre un courant libéral des capitalismes du court terme, s’appuyant sur le connu, sur le visible. Il ne s’agit pas de critiquer un ministre, mais d’affirmer une politique culturelle qui n’amoindrit pas toutes les inventions courageuses que des femmes et des hommes ont constitué pour notre territoire. La politique culturelle française est une chance inouïe. Ne pas l’abimer, ça s’appelle le service public de la culture.

Or on constate qu’elle s’érode. Il est temps d’inventer des processus autres que la question financière pour ne pas laisser le patrimoine extraordinaire qui nous a été confié, notamment par le conseil national de la Résistance, qui fait primer l’égalité, la liberté et la fraternité, et qui a pu nous rassembler après la seconde guerre mondiale. Tous les acquis sociaux qui naissent de cela sont sans doute à réformer, mais en tenant compte de plus d’égalité, de liberté, de fraternité. En étant plus inventif, pas seulement moins coûteux. Ne pas perdre pour l’Europe nos acquis merveilleux, qui peuvent d’ailleurs être une feuille de route pour l’ensemble de l’Europe. Or nous nous mettons plutôt au pas européen, voire mondialisé, d’une économie de marché. Qui fait qu’il y a moins de formation, par exemple pour le champ des enseignants. Et cette union enseignants, artistes, public, qui date d’au moins quarante ou cinquante ans, fondée sur les politiques publiques de l’éducation populaire, c’est une chance incroyable.

 

Le statut d’amateur, le mélange des amateurs et des professionnels, est important pour vous, pour l’éducation populaire. Expliquez-nous.

Dans notre esprit, l’amateur, celui qui aime aimer, c’est une qualité. C’est l’amateurisme qui est déprécié. L’amateur c’est l’enfant. Qu’est d’autre qu’un amateur lorsqu’on est enfant, adolescent, jeune adulte ? On peut acquérir des savoir-faire qui, pour certains, deviennent des métiers. L’amatorat est une très belle chose sur laquelle on s’appuie quand on veut former des professionnels. Avec cette singularité qui nous habite tous. Ensuite dans les pratiques, c’est ce dont j’ai bénéficié, la rencontre avec des professionnels, avec leur exigence, a permis à l’amateur que j’étais de trouver les bonnes informations, d’aller à la bonne école de théâtre, d’entrer au Conservatoire, puis quand j’ai été un acteur professionnel, au cinéma et au théâtre, de me méfier du vedettariat ou du star système qui est une chimère et m’amener progressivement en tant qu’adulte à pouvoir être utile peut-être, en tout cas partager des valeurs auprès des gens de ma profession. À la direction de centres dramatiques, de l’association des CDN, donc un peu décideur de la coloration de notre histoire nationale. Ça, c’est parce qu’on m’a parlé en tant que jeune amateur d’une certaine manière, me disant que chacun est une source pour l’autre, dans sa jeunesse, dans ses origines géographiques, sociales, dans ses aliénations (quand on n’a pas pu aller au théâtre ça doit se réparer), dans ses différences culturelles qui sont plus une richesse qu’un stigmate. Toutes ces choses qui font considérer l’autre.

 

Parlez-nous des Rencontres Internationales du Théâtre en Corse que vous avez créées en 1998 et dont l’ADN est précisément l’éducation populaire.

Les plus de 25 ans qui veulent devenir professionnels du spectacle vivant ne peuvent plus entrer au Conservatoire. C’est pourquoi j’ai créé l’ARIA, qui est un autre endroit de formation continue. Je crois que la formation continue est, avec la formation initiale, un autre endroit pour se retrouver, avoir des temps de partage, des espaces, surtout autour de la création. L’art dramatique est un outil formidable qui permet de concentrer tous ces fondamentaux d’écoute, d’attention à l’autre, de respect de la singularité de l’autre, de sa propre singularité. C’est pourquoi, devenu un acteur connu, j’ai voulu m’engager dans le combat, plutôt que dans la résistance dans l’affirmation de valeurs qui permettent à chacun plus d’égalité, plus de dignité, surtout dans le cadre de la formation. C’est pourquoi je dirige un centre dramatique, c’est pourquoi je préside l’association des CDN. Je tente qu’une ligne de conduite soit plus forte et qu’on puisse préciser ce que sont l’art et la culture, par exemple. Beaucoup de gens ne savent pas et on mélange tout. Surtout à une époque où les entreprises et le consumérisme sont en train de prendre le dessus sur la question artistique.

 

Plus de précision ?

Aujourd’hui, le monde de l’entreprise « investit », comme il le dit, les territoires de l’art. On voit bien qu’il y a à se méfier. Surtout quand il s’agit d’entreprises culturelles qui ont pour projet d’uniformiser plutôt que de mettre en avant la singularité des individus, et encourager l’esprit critique et le discernement.

On encourage plus l’esprit moutonnier, l’industrie du consentement qui encourage l’esprit de consommateur. Chacun devient consommateur plutôt que citoyen, et on a l’impression que la politique nationale est tournée vers cette consommation. Le savoir n’est plus celui qui crée l’esprit critique et l’émancipation, c’est celui qui provoque de l’aliénation.

 

Comment changer les choses ?

Nous faisons des petits signes à notre ministre de la culture pour dire qu’il est le ministre de la création, le ministre du service public, le ministre du champ symbolique lié à la transmission et à la formation plutôt que le ministre du signe. C’est une façon de rappeler l’histoire, de ne pas piétiner le travail extraordinaire et la chance d’avoir eu ce ministère. Nous lui demandons une feuille de route, peut-être même une loi d’orientation qui exprime la feuille de route, qui dirait par exemple ce qu’on attend clairement d’un centre dramatique national, ou encore ce qu’on attend des enseignants de France, s’ils sont là pour transmettre des fondamentaux de la connaissance ou s’ils ont une mission éducative, une attention à ce qu’il n’y ait pas de ségrégation au sein de l’école, une plus grande pratique qui affirme une plus grande égalité entre les filles et les garçons, ou si on produit une élite nationale qui écarte les plus faibles.

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