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Sheila Watt-Cloutier : le « droit au froid » pour sauver la culture inuit

par Élisabeth Pan
Sheila Watt-Cloutier a reçu le
Sheila Watt-Cloutier a reçu le "Right Livelihood Award" (dit prix Nobel alternatif) en 2015. © Stephen Lowe
"Le droit au froid" de Sheila Watt-Cloutier défend la reconnaissance du bien-être environnemental comme un droit humain fondamental. DR
Livre Essai Publié le 22/05/2019
Militante québécoise inuit, Sheila Watt-Cloutier a fait connaître la cause de son peuple en exigeant un « droit au froid », objet d'un livre que les éditions Écosociété viennent de traduire en français. Avec ce nouveau droit, elle démontre que le réchauffement climatique peut aussi détruire un peuple et sa culture. Et que toute l'humanité en serait affecté.

Vous écrivez sur « le droit au froid », de quoi s’agit-il ?

La culture inuit est basée sur la glace, la neige, et le froid. Tout prospère autour. Avec les changements climatiques de l’Arctique, il est principalement question pour nous de transports et de mobilité : nous chassons, pêchons et voyageons sur cette glace et cette neige, pour aller jusqu’à notre supermarché, la nature, et ramener chez nous ce que nous appelons notre « nourriture bio », la seule nourriture sur laquelle nous comptons pour nous tenir chaud dans le froid. Pour nous, les changements climatiques sont une question de sécurité avant tout. Notre droit à la santé, à la chasse, à la subsistance, à éduquer nos enfants, notre droit à notre chez nous, tous ces droits sont impactés. Notre droit d’exister en tant qu’individus est minimisé en raison des changements climatiques. C’est ainsi que je décris notre droit au froid.

 

Chez les Inuits, la modernisation s’est faite en une génération : est-ce que ça a été violent ?

Il s’agit plutôt de changements tumultueux, que nous avons traversés le temps d’une vie. Par exemple, je ne voyageais qu’en chien les 10 premières années de ma vie, et aujourd’hui, je voyage en jumbo-jet tout autour du monde. C’est un changement tumultueux qui s’est produit sur une très courte période : là où la plupart des sociétés ont pris 350 ans pour s’ajuster et s’adapter au monde moderne, pour nous c’est arrivé le temps d’une vie. La vitesse à laquelle ces évènements se sont produits a eu un réel impact sur notre façon de vivre. C’est également tous ces changement tumultueux et ces traumatismes historiques qui ont eut un impact sur le bon déroulement social et sur la santé de notre communauté. Nous savons que notre culture est la force qui va nous aider.

 

Est-ce que le changement climatique nuit à la culture inuit de la nouvelle génération ?

Oui. Lorsque nous chassons, nous apprenons comment le monde fonctionne. A devenir naturellement défenseurs de l’environnement, et à subvenir aux besoins de notre famille. Mais nous y apprenons également les compétences de vie nécessaires pour les jeunes générations, pas seulement pour être de bons moissonneurs. Lorsque nous attendons que la neige tombe, que le vent se taise, que les animaux sortent, nous apprenons également la patience. Nous apprenons à prendre des risques pour notre survie, et à être courageux. Nous apprenons à ne pas abandonner, à être concentrés, à ne pas être impulsifs, à développer un bon jugement et, automatiquement, à développer de la sagesse, la marque de fabrique de la culture inuit. Toutes ces choses réunies construisent en nous de la résistance, un mécanisme de défense pour pouvoir gérer les conditions de l’environnement dur dans lequel nous vivons. Ce sont les compétences dont nos jeunes ont besoin pour pouvoir s’adapter à ce cadre moderne également marqués par les traumatismes historiques de la colonisation. Le colonialisme a apporté des politiques incroyablement oppressives, toujours d’actualités, qui ne nous ont pas du tout aidés : le monde inuit est connu pour avoir le plus haut taux de suicides d’Amérique du Nord. On ne traite les questions d’environnement et de climat qu’en termes politique, économique, scientifique, mais jamais humain. Or ce qui arrive en Arctique ne reste pas en Arctique.

 

Est-ce pour cela que vous exigeait la reconnaissance du bien-être environnemental comme un droit humain fondamental ?

Oui, parce que nous voulons signaler au monde que le changement climatique ne concerne pas que l’environnement. Il touche nos communautés qui tentent de s’en sortir dans ce nouvel ordre qu’est la mondialisation. Nous ne demandions rien de plus de ce que nous avons déjà pour nous protéger. Donc en 2005, nous avons lancé une pétition pour lier le changement climatique au droit humain. Pour faire comprendre au monde qu’il est question de bien plus que de glace, ou des ours polaires très iconiques, il s’agit aussi de gens qui sont dépendants du bien-être de leur environnement pour nourrir leurs familles et éduquer leurs enfants. Nous devons faire attention : en protégeant l’Arctique, on sauve la planète.

 

Le Droit au froid, de Sheila Watt-Cloutier, éditions Écosociété. L'auteure a reçu de nombreux prix dont le Right Livelihood Award (dit prix Nobel alternatif) en 2015 et a été nominée pour le prix Nobel de la paix en 2007.

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