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Nick Millett : « Il y a une vraie frilosité en France à l’égard du théâtre américain »

par Véronique Giraud
Nick Millett, acteur, metteur en scène, fondateur de la compagnie Elapse .DR
Nick Millett, acteur, metteur en scène, fondateur de la compagnie Elapse .DR
Arts vivants Théâtre Publié le 23/07/2015
Le OFF du festival d’Avignon offre parfois le plaisir de la découverte d’auteurs. Avec Nick Millett, deux auteurs américains, Annie Baker et W. David Hancock, franchissent pour la première fois le sol du théâtre français. Un défi à la curiosité !

Quel est votre parcours ?

Je suis anglais. J’ai fait des études de littérature et de philosophie à l’université de Liverpool. Je suis venu en France avec l’intention de terminer ma thèse. Elle portait sur le concept de l’intensité, surtout dans les œuvres philosophiques de Deleuze et l’écriture de Georges Bataille. Mais je me suis un peu ennuyé, je ne l’ai pas terminée. J’ai une passion pour la littérature française, moins pour le théâtre français. J’ai suivi un cours de théâtre à l’école quand j’avais quinze ans. J’ai même pensé un temps suivre cette voie mais j’ai été un peu déçu par le milieu en Angleterre. Quelques années plus tard, j’ai retrouvé le théâtre et aujourd’hui je suis coach d’acteurs.

 

Cette année à Avignon nous venez faire connaître deux auteurs américains, Annie Baker et W. David Hancock. Pourquoi les avoir choisis ?

Ce qui m’intéresse avec ces deux auteurs, c’est l’intimité de leurs textes. J’aime peu le spectaculaire, j’aime bien que le public arrive à oublier qu’il est dans un théâtre. Dans le texte Cercle transformation miroir, on sent l’influence sur Annie Backer de Beckett, Pinter, Tchekhov. On sent le même naturalisme. A ce propos, elle a dit quelque chose de très intéressant : « le problème avec le théâtre bourgeois c’est que les personnages ont l’air tellement malins et marrants. Ils disent des choses que nous ne dirions jamais dans la même situation. On penserait peut-être qu’on aurait du le dire deux semaines plus tard ». Elle aime bien creuser les trous, ceux de nos difficultés à communiquer.

L’autre auteur est W. David Hancock. Il y a une phrase magnifique dans sa pièce Ark Tattoo : « la plupart des gens croient que le langage sert à la communication, en fait ça empêche les étrangers d’entrer dans ta tête ».

Lui et Annie Baker ont une réflexion sur comment on utilise le langage pour se protéger. Comment on se cache. L’écriture d’Annie Baker travaille beaucoup avec le sous-texte, avec ce qui n’est pas dit, souvent parce qu’on n’ose pas. Moi j’en ai un peu marre du théâtre où on doit dire au spectateur qu’on est au théâtre. Le spectateur le sait déjà, on n’a pas besoin de le montrer.

 

L’écriture théâtrale américaine est très différente de ce qu’on a l’habitude de voir représenté en France, elle utilise des petites formes, sur le principe des séries, le spectateur ne voit pas le temps passé…

Et pourtant la pièce d’Annie Baker dure 1h50. On est dans un temps chronologique (6 semaines) mais il y a une dramaturgie. En tant que coach d’acteurs, je travaille des textes français. La difficulté de structurer le jeu à partir d’un texte français, c’est intéressant, c’est un vrai défi. Là avec un texte américain, et cela rejoint l’excellence de l’écriture cinématographique, tout est structuré. D’une manière très intelligente, avec beaucoup de sens.

 

Et en même temps c’est une pensée très anglo-saxonne…

J’ai parlé récemment avec de jeunes Français qui ont vu la pièce. L’un d’eux m’a dit : « on était dans les rêves avec Ark Tattoo de Hancock et là, avec Cercle Miroir Transformation, on est encore en train d’absorber, on n’a pas l’habitude de voir ça au théâtre en France. De ne pas voir les gens jouer, de croire qu’on est dans l’espace ». Hancock a cité le poète anglais Coleridge quand il parle de la suspension volontaire de l’incrédulité. Et ça, c’est quelque chose depuis le théâtre très cérébral d’aujourd’hui, qu’on a complètement oublié. Aujourd’hui, il faut être conceptuel, il faut être plastique, visuel. Il faut impressionner avec des concepts. Mais l’humain ? Aller doucement dans l’émotion des spectateurs, faire s’interpénétrer les sentiments du public avec les sentiments des personnages ?

 

Comment a été accueillie votre initiative ?

Après Hancok et sa pièce Ark Tattoo en 2014, j’ai voulu faire découvrir Annie Baker au public français. Mais le système du milieu théâtral est assez hermétique en France. Il faut connaître beaucoup de gens. J’étais très naïf, j’arrivais avec des textes que je trouvais magnifiques et je pensais que les gens seraient du même avis que moi et me proposeraient tout de suite de les mettre en scène, de les éditer. Aucun des deux textes n’a été édité. Il y a une résistance en France aux textes américains. Ici, il y a le culte du metteur en scène et on regarde plus vers l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne.

Annie Backer n’a jamais été jouée en France, alors qu’elle est très jouée en Russie, en Argentine, au Portugal… A Londres elle a reçu un grand succès, avec des acteurs de renommée. En France, je dois prouver qui je suis. Même si la France adore le cinéma indépendant américain, particulièrement novateur. D’ailleurs Annie Backer est en train de faire un long métrage.

 

Comment avez-vous choisi les comédiens ?

Pour cette pièce, mon plaisir a été de faire le casting au lieu de l'habituelle audition. J’ai fait un casting de plus d’une trentaine de comédiens dans des salles à Paris. Les comédiens étaient étonnés de faire un casting et ravis, il est rare de faire un casting pour une pièce, souvent ce sont des connaissances. Pour moi c’est normal, le système d’audition c’est tellement dur pour les acteurs.

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