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Mathias Enard : « savoir comment quitter la guerre »

par Véronique Giraud
L'écrivain Mathias Enard © Marc Melki
L'écrivain Mathias Enard © Marc Melki
Livre Roman Publié le 11/09/2023
Prix Goncourt 2015 pour Boussole, Mathias Énard fait sa rentrée avec Déserter (Actes Sud). Ce roman alterne deux récits et deux figures fictives, celle d’un déserteur et celle de Paul Heudeber, un grand mathématicien décédé qui, revenant de sa déportation à Buchenwald, choisit de rester en RDA.

Dans Déserter, la guerre fratricide occupe une bonne place. Pourquoi ce titre ?

Parce que « déserter » c’est justement la question de savoir comment quitter la guerre. La désertion est une façon de le faire et la figure du déserteur est quelque chose qu’on interroge assez rarement, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Pourquoi est-ce qu’on déserte, qu’est-ce qui se passe après la désertion, est-ce qu’on peut vraiment laisser derrière soi la violence de guerre ? Et, dans l’autre partie du roman, qui sont ceux qui ne désertent pas du tout ? qui restent fidèles jusqu’au bout à une façon de penser, à une logique ? C’est ce qu’a vécu le mathématicien communiste est-allemand Paul Heudeber, resté en Allemagne et rescapé du camp de Buchenwald, dont je fais revivre la figure. Ce mathématicien n’a pas existé, j’ai pris pour son patronyme le nom d’un petit village allemand.

 

Ce personnage de grand mathématicien, poète et militant, est-ce un contrepoint au personnage du déserteur ?

Oui, tout à fait. Un contrepoint c’est une bonne métaphore parce que effectivement c’est quelque chose qui n’est pas du tout du même ordre mais qui fabrique une harmonie, c’est-à-dire une relation qui n’est pas visible à première vue mais audible. L’idée me convient tout à fait, c’est objectivement un contrepoint.

 

Vous multipliez les voix, perdues dans leur mémoire. Est-on condamné par son passé ?

Je ne pense pas qu’il y ait de condamnation définitive, il y a quand même un libre-arbitre. Néanmoins c’est vrai que le passé joue un rôle énorme sur nos existences, mais ce n’est pas une condamnation définitive. Je pense qu’on peut s’en défaire, c’est aussi le propre de l’humain.

 

Avec ce livre vous délaissez votre Niort natal et l’Orient, dont vous êtes spécialiste, pour une montagne au bord de la Méditerranée. Les lieux comptent beaucoup dans votre écriture…

C’est vrai que tous mes romans ont un rapport assez particulier et précis avec des endroits. Mais qui ne sont pas forcément explicites. Si on regarde bien, dans Déserter il y a toute une partie dont on ne sait pas où elle se passe. C’est à la fois un lieu extrêmement précis, méditerranéen, décrit par sa faune, sa flore, ses odeurs, son climat, mais c’est aussi un endroit dont on ignore le nom. Pour moi il y a toujours ces deux genres d’endroits, je ne sais pas pourquoi, ce n’est pas la première fois. Il y a des endroits qu’on connaît et des endroits qu’on ne connaît pas.

 

Votre description du lieu dans lequel chemine le déserteur, non loin de la guerre, peut laisser à penser qu’il s’agit d’un lieu en Europe…

Ça peut se passer dans plusieurs endroits. C’est écrit de telle façon qu’il n’y a pas un seul endroit possible.

 

D’un ouvrage à un autre, vous donnez l’impression de surtout jouer avec la langue, jusqu’à dominer l’intrigue. C’est une volonté ?

La langue est là pour servir un dessein global. Elle est au service d’un propos dans son intégrité. Néanmoins c’est vrai que la partie du déserteur est complètement dénotée, c’est-à-dire qu’il n’y a plus du tout de références précises au temps, au lieu, et ça permet de déployer un autre type d’écriture. On s’intéresse à d’autres choses et forcément la langue peut apparaître presque poétique, prophétique, dans son dénuement. Je pense que c’est le fait qu’on ne sache rien d’autre, que le destin de ces trois personnages fabrique ça.

 

Vous être créateur mais aussi traducteur et homme de radio. Ce rôle de passeur vous importe ?

Oui, bien sûr. Cela m’importe de faire entendre la littérature sous toutes ses formes. Avant d’être un auteur, je suis avant tout un lecteur. C’est le lecteur qui parle à la radio, plus que l’écrivain. C’est un peu pour moi la façon d’envisager mon rapport à l’art étrange qu’est l’interview d’un écrivain, justement depuis la lecture pas en tant qu’écrivain moi-même.

 

La maison des mathématiques va ouvrir à l’Institut Poincaré, il est question d'un mathématicien dans votre roman. Votre réaction ?

L’ouverture de la maison des mathématiques est un grand événement. Poincaré est un mathématicien que j’aime bien, ses travaux entamés au début du XXe siècle ont créé l’engouement. Ils sont très importants et ont été développés par d’autres ensuite. C’est revenir sur un moment d’histoire que d’évoquer un de ces fameux congrès scientifiques du début du XXe siècle. C’est aussi un objet historique passionnant.

 

 

BIO. Révélé en 2010 par Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud), consacré par le Prix Goncourt 2015 pour son roman Boussole (Actes Sud), Mathias Énard est l’un des écrivains français les plus reconnus.

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