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Mot de passe oublié ?Les élèves de l'ESCA Studio d'Asnières ont bien de la chance. Avoir Fabrice Melquiot pour auteur, et Paul Desveaux pour metteur en scène… A moins que ce soit l’inverse ? Que l’élan des nouvelles générations de comédiens renouvelle l’inspiration de ces talentueux auteur et metteur en scène ? Quoiqu’il en soit, et malgré les rumeurs alarmantes qui agitent le théâtre en France, cette joyeuse collaboration donne à jouer, à entendre et à voir Lost in Stockholm, une tragi-comédie qui exprime le drame et la drôlerie de la perte des repères de nos vies.
Le rideau, transparent, diffuse le film d’un groupe aux yeux bandés suivant en file et dans la neige un guide aux allures de viking. Un écran en fond de scène donne un autre aperçu de leurs pas hésitants dans le manteau blanc. Entre les deux, derrière le rideau, les marcheurs attendent. Lorsque le rideau s’écarte, les six personnages s’interrogent sur l’endroit où ils se trouvent. Ils ont les yeux bandés. Vient l’inquiétude, la peur, le regret pour certains de s’être engagés dans cette aventure mystérieuse que leur a vendu un tour opérateur suédois Sverige Creative Travel. Leur guide, dont ils ne comprennent pas la langue, s’adresse à eux avec brusquerie. Se sentant offensés, certains menacent d’ôter leur bandeau mais ne le font pas. C’est seulement lorsque le guide les autorise à l’enlever qu’ils découvrent qu’ils sont… dans un cimetière.
Ces premières minutes, perturbées par les attaques intempestives de mouches noires, donnent le ton à la fois terriblement eschatologique et absurdement humain de ce qui va suivre. Le texte, diamant aux mille facettes sorti de l’imaginaire de Fabrice Melquiot, a été serti dans trois jours d’échange et de confessions avec les élèves-apprenti.es du Studio Asnières et la comédienne Anne Le Guernec. Le bijou va à chacun des comédiennes et comédiens qui, pour la première de la pièce, se glissent dans leurs personnages avec bonheur.
Une école unique. Après Samuel Gallet et Pauline Sales, c’est à Fabrice Melquiot que Paul Desveaux a passé commande. Le dramaturge et le metteur en scène se connaissent bien et s'estiment, ils ont travaillé plusieurs fois ensemble. Cette fois la demande d'écriture a un contexte singulier, elle s’adresse à dix apprentis comédiens de l’ESCA (École Supérieure de Comédien.ne.s par l'Alternance) Studio d’Asnières que Paul Desveaux dirige depuis 2020 au côté de Tatiana Breidi. Le metteur en scène, qui s’est engagé passionnément dans l’aventure de cette école unique, auprès de jeunes gens qui, sans ce statut de l'alternance, auraient peut-être dû se détourner de leur désir de jouer, de mettre en scène.
Dramaturgie et mise en scène unies par la jeunesse. Pour Lost in Stockholm, dix de la promotion ont donné un peu de leur histoire pour alimenter la pièce. L'alchimie donne la force poétique d'un texte qui nous parle d'aujourd'hui, de la jeunesse et se moque des travers comi-tragiques de notre société, et embarque du même coup toutes les générations. Encouragé par la folie contagieuse du texte, Paul Desveaux réalise une mise en scène qui sert les échanges entre les jeunes voyageurs. La surprise, le regret pour certains de s’être embarqué dans une aventure mystérieuse, l’inquiétude, la colère, le désarroi amène chacune et chacun à dévoiler leurs failles, puis à faire face aux incursions autoritaires et souvent incompréhensibles des deux guides, et aux apparitions de deux créatures hors sol. Ces va et vient, menés à un rythme endiablé et parfaitement maîtrisés spatialement, guident le sens et l’évolution dramaturgique. Les échanges, souvent drôles, conduisent à tenter de trouver une logique régissant un monde parsemé de tombes. Mais l’idée d’une logique est vite abandonnée pour se laisser entrainer par les élucubrations de ces personnages. Le plaisir du voyage en groupe, l’assurance d’être pris en charge, dorloté, d’en apprendre un peu sur l’étrange est ici complètement dépassé par l’incertitude ambiante d’une destination dérangeante. Ça n'évoque rien pour vous ?