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Perspectives italiennes à la mesure de Jérôme Thomas

par Véronique Giraud
De gauche à droite, l'artiste jongleur Jérôme Thomas et Paolo Stratta, directeur général du centre international de création, de production et de résidence artistiques du cirque contemporain de la Fondazione Cirko Vertigo. ©Giraud-NAJA
De gauche à droite, l'artiste jongleur Jérôme Thomas et Paolo Stratta, directeur général du centre international de création, de production et de résidence artistiques du cirque contemporain de la Fondazione Cirko Vertigo. ©Giraud-NAJA
Arts vivants Cirque Publié le 05/04/2025
C’est un immense artiste qui, avec chapiteau et bagages, va traverser les Alpes. Jérôme Thomas a porté haut la pratique du jonglage, jusqu’à en faire un art. Ses savoirs et son apport éminent au cirque contemporain font l’admiration de ses pairs, mais la reconnaissance publique n'est pas toujours à la hauteur. Après 33 ans de compagnie, l’auteur jongleur met son savoir au service des élèves de l'illustre Fondazione Cirko Vertigo à Turin.

Le parcours d’un créateur est rarement linéaire. Formé au cirque sous chapiteau avec Annie Fratellini, Jérôme Thomas s’aventure ensuite vers le music-hall, puis vers le jazz, collaborant avec de nombreux musiciens, dont Jacques Higelin, Bernard Lubat, Michel Portal. L’improvisation pénètre peu à peu son processus de création et, alors que le cirque véhicule un répertoire virtuose, Jérôme Thomas entremêle les deux approches, jusqu’à ouvrir une nouvelle ère du jonglage. Jouant autant en salles que sous chapiteau, il transgresse les codes avec l’élégance du danseur et, grand connaisseur de l’histoire du jonglage, parvient à faire reconnaître la pratique comme art à part entière. Il sera le premier à jongler avec des sacs en plastique, le premier à jongler assis. Assis, c’est d’ailleurs le titre de son dernier spectacle. Créé à Dijon en 2023, programmé à Avignon en 2024, il se joue du 29 mars au 4 avril 2025 à la MC 93. Des occasions trop rares de voir ce merveilleux solo, quintessence d’une vie et d’une pratique que l’auteur jongleur n’a de cesse de renouveler et de transmettre.

 

Au nom du cirque. Jérôme Thomas n’oublie rien de ce qu’il doit au monde du cirque et, lorsqu’il se décide à construire son propre chapiteau, tout de bois vêtu, il le nomme Lili. Avec ces quatre lettres extraites du nom Fratellini, et conjuguant son cirque au féminin quand l’univers était encore majoritairement masculin, il tisse et retisse les liens de la grande famille du cirque qu’il défend, promeut même en tant qu’administrateur délégué pour représenter les auteurs et autrices du cirque à la SACD depuis 2023.

Quittant l’académie Fratellini, où il fut un lieu de formation, le chapiteau Lili est démonté en 2020 pour être implanté dans le parc de l’hôpital psychiatrique de La Chartreuse à Dijon. « C’est une expérience extraordinaire qu’on a vécu pendant quatre ans. On y a mené une politique d’action culturelle, de mise à disposition du lieu en résidence et pour de la production, ce fut aussi un lieu de répétition de la compagnie ». Cette expérience hors normes a changé la vie de bien des résidents, certains ont même eu l’expérience de la scène du cirque Lili. La page se tourne et, en octobre 2025, le chapiteau sera une nouvelle fois démonté pour partir s’installer en Italie, où une autre mission l’attend. Cette mission est née d’une envie réciproque de collaborer entre Jérôme Thomas et Paolo Stratta, directeur général du centre international de création, de production et de résidence artistiques du cirque contemporain. Et c'est à la SACD, le 4 avril, que les deux protagonistes ont révélé cette collaboration.

 

Suite impromptue. Cette nouvelle aventure marque la fin de la compagnie Jérôme Thomas, que l’artiste a portée pendant 33 ans, relevant des défis de plus en plus contraignants qui impactent la production de spectacles, et une suite impromptue d'un parcours déjà très riche, une embellie permettant de créer en échappant aux lourdeurs administratives. L’amitié et la considération sont visibles et mutuelles entre Jérôme et Paolo. Ce dernier, qui s’exprime dans un français parfait, dit sa gratitude « du don que Jérôme nous fait, de sa présence, sa réflexion, sa transmission des savoirs ». De son côté, Jérôme loue Paolo parce qu’ « il a la mémoire du répertoire cirque, il sait qui sont les acteurs qui ont développé le cirque contemporain en Italie, en France, en Europe. Il sait ce que j’ai fait, et pourquoi j’ai fait tout ça ».

 

Lili entre à l'université. Jérôme Thomas se réjouit que le cirque Lili soit mis à la disposition des étudiants, qu’il soit à la fois un lieu de transmission et un lieu qui accueille le public. En première année, c'est l'initiation des élèves avec le regard que partagent Jérôme et Paolo, en deuxième année leur sont donnés des outils, des perspectives pour créer des propositions en autonomie, et en troisième année les préparer à être dirigés par un metteur en scène, chorégraphe, dramaturge, avec une supervision du jonglage. « On ne pouvait pas perdre cette occasion d’avoir l’œil de Jérôme, qui est très rare, et ses mises en scène seront présentées en Italie ». Ensemble, ils réfléchissent à concevoir un poste de directeur artistique porté par Jérôme Thomas. Une soixantaine de personnes, artistes, professeurs, administratifs, forment l’équipe du pôle universitaire et centre de création de la Fondazione Cirko Vertigo. Une centaine de candidatures venant du monde entier sont évaluées chaque année, une vingtaine d’élèves sont sélectionnés. Cette formation universitaire, dont les deux premières années sont gratuites, est l’équivalent d’un Bac+3.

 

« La création est la plus grande des pédagogies » affirme Jérôme Thomas. « Quand tu dis à un étudiant, tu vas jouer sur scène, on va te voir, d’un seul coup, il écoute beaucoup mieux. Quand tu dis on va faire un cours de jonglage, ça n’a pas du tout le même effet. Les étudiants apprennent tout très vite, tous très bien, parce qu’il y a cette pression du public ». Dès la première année, les élèves doivent réfléchir à la distinction entre l’interprète et l’auteur, une manière de les formater. « C’est un tel choc artistique, ce rapport au public est tellement incroyable que ça les bouscule. Ensuite ils ont un rêve, ils ont toujours la perspective du public, ce désir du public ».

Jérôme Thomas ne sera plus en compagnie mais il continuera à créer, « en coproduction, et plus sereinement que jamais. Je ne monterai plus un spectacle en trois mois, mais en trois ou quatre ans » rassure-t-il. Et d’ajouter à l’adresse de Pascal Rogard, directeur de général de la SACD, qui s’inquiète qu’il n’ait plus le temps de créer : « J’ai envie d’être auteur à la SACD ». À bon entendeur…

 

 

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