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Mot de passe oublié ?« Un académisme français hétéronormé » : on ne peut être plus cinglant pour décrire les versions habituelles du Dindon, une des pièces les plus jouées de Georges Feydeau. Avec une telle lecture de l’auteur qu’elle a longuement et passionnément étudié, Aurore Fattier, metteuse en scène française formée en Belgique et directrice depuis janvier 2024 du Centre dramatique national (CDN) de la Comédie de Caen, ne pouvait créer un Dindon fade et vaudevillesque. C’est tout au contraire la farce, le burlesque et le cabaret qui président à cette interprétation où le mélange des genres prévaut à tout niveau.
Le premier effet d’un tel parti-pris est qu’on rit. On rit sans cesse. Là où la réplique grivoise ou la remarque sexiste n’enchantait plus grand monde, Aurore Fattier redonne à Feydeau une jeunesse inattendue. Les quiproquos, les coups de théâtre, la porte qui s’ouvre alors que celle d’à côté vient à peine de se fermer servent tout à coup une imagination burlesque remuante.
Comment accomplir une telle transformation tout en restant fidèle au texte de l’écrivain de cette petite bourgeoisie de fin de siècle qui ne sait comment concilier sa haute opinion d’elle-même avec ses bouffées de libertés interdites ? En ressuscitant le texte originel du Dindon qui avait été autocensuré, comme si l’écrivain avait eu peur de ses audaces, Fattier élargit son espace et y ajoute de courts textes de David Herbert Lawrence C’est qu’on parle de sexe, de désir et du « cocu » qui fit tant rire le bourgeois de l’époque qu’il ne pensa jamais à se regarder dans un miroir.
Bourgeois qui a une conception de la femme risible sur scène même si elle ne manquait pas de brutalité dans la réalité. La dichotomie est connue, l’épouse est une sainte, la demoiselle une catin potentielle. L’une et l’autre doivent se conformer à un comportement bien codifié. Mais avec Feydeau, elles n’obéissent pas, renversent la marmite, inversent le sexe, ne font qu’une. Un vrai boulevard pour Aurore Fattier, qui en sort justement la pièce pour l’inscrire dans le cabaret, le trans, transgenre, transversal, transgression et travestissement. Après le premier acte où l’auteur montre assez ce que « sont les hommes », le genre se mêle et se confond, pointant de fait l’invalidité des distinctions auxquelles ces bourgeois prétendaient.
Avec une telle intention, le pire eut été de proposer une nouvelle morale. La farce l’empêche, mettant surtout en lumière « castration, impuissance, déraison » comme le note la metteuse en scène. Le mari coincé est castré par la résolution de sa femme, l’amant impuissant à l’heure de réaliser son plus grand désir, les relations entre ces hommes piliers de l’ordre moral frappées d’inconsistances et d’aberrations. Avec Feydeau, et Fattier ne laisse pas passer l’occasion, la bêtise est élevée au rang d’intrigue, ce qui ne peut se faire qu’au prix d’une mise en scène virevoltante. S’attarder lasserait. Le dispositif est d’ailleurs ingénieux, centrant les allées et venues à l’intérieur de l’hôtel Ultimus sur une seule chambre avec deux écrans vidéo montrant la réception et la salle de bain en décalage narratif avec le plateau.
Feydeau ne perd pas son temps à condamner. Il ridiculise. Lui, les autres, nous. Le Dindon de la farce est bien sûr le harceleur qui suit les femmes dans la rue, et chute au moment où il pense triompher, entrainant avec lui les prétentions des autres mâles, jusqu’au mari qui n’ose pas vraiment, mais admire celui qui ose. Excellemment interprétés par Maxence Tual, le Dindon, et Vincent Lecuyer et Claude Schmitz, ses acolytes, les hommes jouent sur le ton du vaudeville alors qu’autour d’eux le cabaret a pris possession de la pièce. Central, le jeu de l’épouse trompée, (virtuose Vanessa Fonte) lie ces deux mondes où les premiers vont se perdre, noyés dans le tourbillon d’un genre impensable où l’actrice Marie-Noëlle, avec sa voix rendant évident l’inavoué, ouvre définitivement la porte sur l’ultime vol des dindons.
Le Dindon de Georges Feydeau, mise en scène Aurore Fattier. Avec Marie-Noëlle, Vanessa Fonte, Tristan Glasel, Thomas Gonzalezl, Vincent Lecuyer, Peggy Lee Cooper, Geoffroy Rondeau, Claude Cshmitz, Ivandros Serodios et Maxence Tual. Création à La Comédie de Caen. Théâtre Gérard Philippe, Saint-Denis jusqu’au 30 novembre ; CDN Orléans du 13 au 15 janvier ; Gymnase Marseille du 20 au 23 janvier ; Comédie de Valence les 28 et 29 janvier ; CDN de Reims du 24 au 26 mars.