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La porcelaine de Limoges au centre des énergies de la Terre

par Véronique Giraud
Une vue de l'exposition premanente du musée national Adrien Dubouché de Limoges. ©Rivaud-NAJA
Une vue de l'exposition premanente du musée national Adrien Dubouché de Limoges. ©Rivaud-NAJA
©Tréviers-NAJA
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© Musée Adrien Dubouché
© Musée Adrien Dubouché
©Rivaud-NAJA
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©Tréviers-NAJA
©Tréviers-NAJA
Planche d'innovations. ©Tréviers-NAJA
Planche d'innovations. ©Tréviers-NAJA
©Tréviers-NAJA
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Vue de l'exposition Les énergies de la Terre. À gauche la maquette d'un four de la manufacture Haviland de Limoges. ©NAJA-Tréviers
Vue de l'exposition Les énergies de la Terre. À gauche la maquette d'un four de la manufacture Haviland de Limoges. ©NAJA-Tréviers
Au premier plan, une œuvre d'Anaïs Lelièvre, 2021, céramique. ©Rivaud-NAJA
Au premier plan, une œuvre d'Anaïs Lelièvre, 2021, céramique. ©Rivaud-NAJA
exposition Publié le 09/01/2026
La nouvelle exposition du musée national Adrien Dubouché de Limoges, "Les énergies de la Terre", dessine une histoire passionnante de la porcelaine. Un voyage de sous-sols pourvoyeurs du blanc kaolin à la cuisson des fours, de la Chine à la France, du VII siècle à aujourd'hui, de la manufacture au geste de l'artiste.

En admirant la blancheur et la transparence d’une tasse en porcelaine, on ne fait pas s’emblée le lien avec la profondeur de la terre, ni avec l’énergie qu’il aura fallu pour fabriquer cette matière issue de l’argile qui a guidé l’imaginaire, la main de l’homme, et paré les plus belles tables. Ce sont précisément les liens entre la nature et l’homme, à l’origine de productions céramiques millénaires et toujours vivaces, auxquels se consacre jusqu’au 25 mai 2026 l’exposition Les énergies de la terre, à Limoges, capitale française de la céramique et cité créative Unesco. Dans la capitale limousine, un lieu est dédié à l’art de la céramique, à son histoire et à ses procédés de fabrication. Le musée national Adrien Dubouché, référence internationale en la matière, possède la collection publique la plus riche au monde de porcelaine de Limoges. Il fait partie depuis le 1er janvier 2025 des Manufactures nationales - Sèvres & Mobilier national. Unique au monde, ce pôle public consacré aux métiers d’art des arts décoratifs et au design conjugue patrimoine et création. Depuis 2012, le musée s’est paré du vocabulaire architectural et scénographique du XXIe siècle pour rendre plus attrayantes et compréhensibles que jamais les productions d’Asie et d’Occident, et consacrer une partie de ses grands espaces aux créations et aux innovations les plus expérimentales guidées par les enjeux de notre époque.

 

Des mouvements de la terre aux énergies intérieures. Les vitrines et les socles du musée dispensent les merveilles de la céramique du monde. Le brun d’un vase en terre cuite Céphalomorphe péruvien, daté entre le Ve et le VIIe siècle, côtoyant l'ensemble immaculé réalisé en porcelaine par un artiste contemporain, témoigne des métamorphoses d'une matière naturelle utilisée pour représenter le monde. Du fond des âges à aujourd’hui, la main de l’homme ne cesse de façonner l’argile, le transformer, lui conférer des pouvoirs occultes, comme les statuettes façonnées pour accompagner le défunt, du plus petit mingqi chinois à la gigantesque armée de soldats enfouie près de la dépouille d'un empereur. Du masque italien de diable en terre cuite vernissée à la statuette zoomorphe magique du Congo, les figures allégoriques incarnent des énergies intérieures inquiétantes. Les mouvements de la terre, les séismes et tempêtes ont été interprétés en peinture, mais l’énergie dévastatrice produite par l’homme du XXe est contenue dans un nuage atomique en porcelaine, tout à la fois raffiné et menaçant. L’admiration portée au paysage, aux fleurs, aux couleurs du ciel, se lisent dans les motifs et les formes des vases en porcelaine émaillée, des assiettes et autres objets. Les sentiments humains s'incarnent dans les délicats ensembles de petits personnages, de l’amour courtois à la concupiscence débridée. D’un pays à l’autre, des styles s’imposent et transportent la beauté et l'effroi des cultures. La virtuosité de la main, la maîtrise de la matière et des cuissons successives suscitent l'émerveillement. Les productions d'artistes contemporains présentées dans l'exposition témoignent de rapports inédits à la terre et à la roche et transmettent de nouvelles émotions (notre article).

 

L'énergie au centre. « La Terre est un sujet d’inspiration de l’Antiquité à nos jours, on va essayer de comprendre comment la terre s’est formée, comment les matières du sous-sol sont utilisées, comment un art est né, comment l’énergie, la chaleur interne de la Terre a permis la fabrication de notre monde, de notre planète » expose la guide du musée en préambule. En effet, Jean-Charles Hameau, qui dirige l’institution et est à l’origine de l’exposition temporaire Les énergies de la terre conduit le visiteur dans le ventre de notre planète, aux fruits de la rencontre du feu et de l’argile, qu’il s’agisse d’objets ou de grands mythes. Et le guide dans l’aventure du kaolin, cette matière indispensable à la porcelaine qui depuis le VIIe siècle était détenue par la Chine et qui a été découverte par hasard dans la région de Limoges, pour in fine nous donner un avant-goût des tentatives d’invention d’une nouvelle matière plus économe en énergie et plus responsable de l’environnement. En orientant la perception de la céramique vers les énergies, Jean-Charles Hameau situe le propos de l'exposition dans notre époque. Le besoin d’énergies est toujours là. Si l’énergie des hommes est largement remplacée par la machine, par la technologie, cette dernière a engendré une nouvelle consommation dont nous ne sommes pas toujours conscients dans nos usages contemporains. À Limoges, les usines porcelainières ont été récemment perturbées par la crise du gaz, une conséquence de la guerre en Ukraine.

 

L'épopée du kaolin. Composée à 50% de kaolin, à 25% de quartz, la porcelaine nécessite une cuisson portée à 1400 degrés. La terre, le feu, l’eau pour laver le kaolin, l’air pour le sécher… Les quatre éléments sont parties intégrantes d’un service à thé. C’est en Chine, au VIIe siècle, qu’on découvre, sur une colline nommée le mont Kaolin, la matière première de la porcelaine. On l’extrait pour fabriquer les premières porcelaines. « Les Européens vont tenter d’imiter la porcelaine. Ce sera d’abord la faïence peinte en blanc. Puis les grands voyageurs, tel Marco Polo, découvriront l’Asie, et ramèneront des objets en porcelaine de Chine dans les cours royales d’Europe ». Rois et reines dégusteront alors leur thé ou leur cacao dans des tasses en porcelaine chinoise, tandis que l’on s’évertue à l’imiter. C’est seulement en 1768 que l’on découvre du kaolin en France. Presque par hasard. La légende raconte qu’à Saint-Yrieix-la-Perche, madame Darnet utilisait le kaolin qu’elle avait dans son jardin pour blanchir son linge. Son mari, médecin, réalisa plusieurs expériences avec cette matière et découvrit que c’était elle qui était utilisée en Chine depuis le VIIe siècle. À partir de ce moment, on a creusé partout autour de Limoges et ouvert de nombreuses carrières exploitées jusqu’à tout récemment. La porcelaine de Limoges se répand à partir de 1771, elle en révolutionne le décor avec les petites fleurs et autres liserés. Un service à thé de 1827, réalisé en noir par la manufacture Alluaud de Limoges, étonne par sa modernité. À la tête de la manufacture, le chimiste et géologue François Alluaud créa cette couleur inédite pour la porcelaine à partir de la diorite, une roche magmatique.

 

La porcelaine en son futur. « Aujourd’hui il n’y a plus assez de kaolin dans le sous-sol limousin pour produire la porcelaine. Les extractions se font dans le Finistère, dans l’Allier, et à Marseille où des gisements ont été récemment découverts » explique la guide aux visiteurs étonnés par une histoire qu'ils n'imaginaient pas si complexe. Cette raréfaction conduira peut-être à produire une porcelaine sans kaolin. C’est un vrai défi pour l’environnement, l’extraction du kaolin et son usage nécessitent en effet des machines, des fours, et tout cela pollue. L’innovation est donc la bienvenue. Une matière a été créée par deux designeuses et céramistes, qui ne contient pas de kaolin. Certes plus écoresponsable, elle n’est toutefois pas translucide, et sa production ne peut pas avoir l’indication géographique protégée de Porcelaine de Limoges dont les critères sont très précis.

Le recyclage existe aussi dans l’univers de la porcelaine, comme l’illustre la production d’artistes qui ont utilisé des tessons de la manufacture Royal Limoges pour les rebroyer. Le procédé demande énormément d’énergie et donne une pâte qui n’est pas blanche et a énormément de défauts de cuisson.

Une autre porcelaine, la kaomer, est présente parmi ces innovations. Confectionnée à base de coquilles d’huîtres, dans une manufacture située à proximité de La Roche-sur-Yon, elle a la qualité d’être particulièrement fine et translucide. Elle non plus ne peut se réclamer de l’IGP Porcelaine de Limoges, n’étant ni fabriquée à Limoges ni cuite à 1400 degrés, mais à 1200 degrés, donc plus économique. " Mais peut-on parler de porcelaine sans la cuisson à 1400 degrés et quand il n’y a pratiquement plus de kaolin dans la pâte ?" Le sujet est éminemment politique et écologique.

D’autres échantillons montrent cette évolution. Certains ont été réalisés à l’ENSAD par des étudiants qui créent eux-mêmes leurs oxydes métalliques issus des plantes du jardin de la nouvelle école. La fabrication de la porcelaine fait aujourd'hui face aux nouveaux enjeux économiques, politiques, et responsables.

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