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Mot de passe oublié ?C’est un tableau noir des atteintes à la liberté de création, d'expression et de diffusion artistique que dresse la Fondation Jean Jaurès dans une note collective mise en ligne ce lundi 19 janvier sous le titre : « Liberté de création et démocratie : quand la censure dévitalise notre débat public et érode notre souveraineté culturelle ». Le texte porté par la sénatrice d’Ille-et-Vilaine Sylvie Robert (PS), vice-présidente du Sénat et directrice de l’Observatoire de la culture de la Fondation, appelle l’État à faire front et à se montrer garant du respect de la loi liberté de création, architecture et patrimoine (LCAP) adoptée en 2016 mais qui est trop régulièrement remise en cause aussi bien par des acteurs ou groupes de pression issus de la société civile que par des élus, notamment au niveau local, qui ont fait de la suppression des subventions publiques une arme de dissuasion qui peut pousser parfois les créateurs et diffuseurs à l’autocensure.
Une offensive idéologique. Les faits d’abord. « Ces libertés sont aujourd’hui entravées de manière croissante. Annulations de spectacles, retraits de subventions, pressions politiques, campagnes de dénigrement en ligne, vandalisme d’œuvres ou encore autocensure rampante : aucun champ de la création n’est épargné – musique, cinéma, livre, arts visuels, spectacle vivant. Ces atteintes (...) traduisent une offensive idéologique plus large, visant à̀ restreindre le champ du pensable, du visible et du débat », dénonce la Fondation. Et les cas ne manquent pas. En 2023 une douzaine de concerts ont été annulés en raison du genre de l’artiste ou du caractère religieux du site accueillant le spectacle. L’été dernier le Festival Rock en Seine s’est vu retiré les subventions de la région Ile-de-France et de la ville de Saint-Cloud en raison de la programmation du groupe de rap nord-irlandais Kneecap, dont l’un des membres a eu des prises de position sur les conflits au Proche-Orient. Le cinéma et notamment le genre documentaire est lui aussi régulièrement dans le collimateur de censeurs pour empêcher le subventionnement de certaines productions puis plus tard, entraver leur diffusion en salle. En région PACA c’est l’école de cinéma Kourtrajmé qui a été privée des subventions régionales, coupable d’utiliser l’écriture inclusive dans sa communication. Ce ne sont que quelques cas et la liste est loin d'être exhaustive.
Les thèmes sociétaux visés. « De plus, le livre est historiquement attaqué, aussi bien en bibliothèque qu’en librairie. Ainsi, cet été́, des militants d’extrême droite ont pratiqué́ un autodafé́ en Bretagne, brulant des livres traitant de la sexualité, de genre et de diversité́. Les groupes de pression s’organisent aussi pour annuler des lectures au sein des médiathèques lorsque le livre ou les personnes ne leur conviennent pas », déplore la Fondation. Les expositions sont aussi parfois menacées. À Nîmes, lors du festival Les Villes invisibles, l’exposition de Kamille Lévêque Jégo a été́ saccagée. Tout récemment, à Paris, au cours du parcours Photo Days, une photographie de Julie Balagué dans le cadre de l’exposition Anatomie de l’invisible a aussi été́ vandalisée en avril dernier. Ces atteintes sont l’œuvre d’individus, de groupes ou de mouvements extrémistes, menant des actions de plus en plus coordonnées et ciblant des œuvres abordant des thèmes sociétaux : l’immigration, la question identitaire, la religion, le genre, la condition des femmes ou le corps féminin et, de plus en plus, les problématiques environnementales.
Risque d’assèchement de la diversité culturelle. Cette censure qui ne dit pas son nom représente selon la Fondation une atteinte à la démocratie. « Ceux qui créent, interprètent, diffusent ou exposent une œuvre d’art contribuent à̀ l’échange d’idées et d’opinions indispensable à une société́ démocratique. D’où l’obligation, pour l’État, de ne pas empiéter indûment sur leur liberté d’expression », relève dans sa jurisprudence la Cour européenne des droits de l’homme, en s’appuyant sur l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme qui a fait sienne ce précepte. Face aux actes de censure de plus en plus décomplexés, la Fondation Jean Jaurès appelle l’État qui a doté fin 2024 le ministère de la Culture d’un plan de faveur de la création, d’aller plus loin. Il appelle à la coordination des ministères de la Culture, de l’Intérieur et de la Justice pour garantir l’application de la loi de 2016, il préconise la création d’une charte qui devra être respectée par les collectivités et établissements culturels recevant des subventions publiques, il souhaite la sensibilisation des préfets qui bien souvent invoquent le risque de danger à l’ordre public pour interdire certaines manifestations artistiques ou culturelles. « Au regard de l’amplification du phénomène de concentration dans nombre de champs du secteur culturel, la puissance publique doit mieux réguler ces mouvements afin qu’ils n’assèchent pas la diversité culturelle et n’entravent pas la liberté de création artistique », ajoute encore la note qui appelle à faire évoluer la loi LCAP pour la rendre plus effective.
Note de la Fondation Jean Jaurès : Liberté de création et démocratie : quand la censure dévitalise notre débat public et érode notre souveraineté culturelle