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Mot de passe oublié ?Dans son tout premier long-métrage, le réalisateur finlandais Lauri-Matti Parppei raconte l’histoire de Pauli, un flûtiste classique réputé qui, en pleine dépression, retourne temporairement chez ses parents, dans son village natal. Il y retrouve Iiris, une camarade de classe qui a monté un groupe de musique dont elle est la seule membre et la seule auditrice, et lui propose de monter un groupe, poussant Pauli à sortir de sa zone de confort.
Votre film aborde la dépression de manière particulièrement humaine, il est rare de voir ce sujet abordé sans être romantisé. Comment en êtes-vous arrivé à représenter ces troubles de manière aussi juste ?
C’était important pour moi, c’est une grande partie de mon passé, du passé de mes amis et de toute la communauté de la petite ville de Rauma, d'où je viens. Beaucoup de gens là-bas ont des problèmes de santé mentale, à cette époque en particulier, et dans cet univers. La Finlande est célèbre pour toutes sortes de problèmes de santé mentale, ce qui est très malheureux, et nous ne savons toujours pas comment les traiter. C’est une histoire que j’ai essayé de faire plusieurs fois. J’écrivais déjà un livre à ce sujet quand je vivais encore dans ma ville natale, à une période où je luttais avec certaines choses et où j’étais très actif dans le domaine de la musique là-bas - il était composé essentiellement de moi et six de mes amis, mais c’était notre milieu musical. Le livre était une fiction un peu autobiographique, un amalgame d’événements, de gens et d’histoires de ce milieu. Je ne savais pas comment écrire un roman à l’époque, donc ce fut un échec. J’ai ensuite essayé de faire un court-métrage à partir du même matériau. Cela aussi a échoué lamentablement. Mais je savais qu’il y avait quand même quelque chose dans la façon dont nous avons en quelque sorte enduré ces moments et comment nous nous sommes sauvés et aidés mutuellement à travers tout cela. Alors oui, je voulais juste le représenter d’une manière ou d’une autre, et c’est finalement devenu un long-métrage, après sept ans à essayer de le faire décoller.
Votre personnage principal ressent le besoin de suivre les structures et les règles. En tant qu’artiste vous-même, ressentez-vous que les structures sont une aide ou plutôt une contrainte à votre art ?
C’est l’un des sujets que j’explore dans le film, comme une question personnelle aussi, parce que le personnage principal ressemble beaucoup à moi maintenant. Je suis allé dans une école de cinéma, et ça m’a rendu très cynique en un sens. Les écoles d’art peuvent nous apprendre à créer une critique excessive de nous-même, comme si nos voix personnelles étaient un obstacle ou quelque chose qu’on ne devrait pas suivre, qu'on devrait suivre les classiques et les règles de comment les films devraient être réalisés.
J’ai dû lutter contre ces modèles mentaux assez souvent. Iiris, d’un autre côté, est comme moi quand j’étais dans ce milieu musical, que j’étais très passionné et me souciais moins des règles et des institutions. C’était un peu contradictoire de faire ce film, parce qu’il s’agit d’abandonner ces règles que l’industrie m’impose, tout en essayant d’adhérer à ces structures en suppliant l’institution de nous donner quelques sous pour faire le film. Mais au final, je pense que tout au long des sept années de son développement, le film s’est amélioré et est devenu plus fort, et j’ai aussi pris de la distance avec ma jeunesse. Au final, les structures ont, bien sûr, été très utiles, et m’ont amenées jusqu’ici. Aujourd’hui, en me promenant dans la ville d'Angers, j’ai pensé à l’époque où je vivais dans la petite ville de Rauma, que j’étais tellement anxieux que je ne pouvais pas quitter ma maison, et je cherchais, prenais tout ce que je pouvais pour me sentir mieux. Et je me suis demandé : comment est-il possible que je me promène dans cette ville ? Ça me surprend encore de temps en temps. Donc oui, il y a de très belles choses à propos de ces structures, mais j’ai toujours l’impression qu’elles m’ont rendu moins créatif, d’une certaine manière. Il y a moins de spontanéité, moins de bravoure, et moins de passion pour explorer de nouvelles choses. Au final, quand nous avons réalisé le film, beaucoup de jeunes réalisateurs, des gens avec qui nous avions été à l’école, de vieux amis de la scène originelle sur laquelle il est basé, nous sont venus en aide. Tout en travaillant dans l’industrie du cinéma, c’est devenu de plus en plus semblable aux choses que j’avais faites dans ma jeunesse. C’était aussi un moment de développement personnel pour moi.
Votre personnage a un grand besoin de suivre les codes et les règles qu’il s’est imposé. Pensez-vous qu’il s’est restreint en s’enfermant dans le monde de la musique classique ?
Je ne veux pas blâmer la musique classique elle-même, je voulais montrer les gens qui aiment vraiment en jouer et trouvent de la joie dans cette musique. Les autres musiciens classiques ne comprennent peut-être pas vraiment ce que fait Pauli - ils sont d’ailleurs interprétés par de vrais musiciens classiques que je connais. Je pense que c’est plus dans sa personnalité, et qu’il doit lâcher prise parce qu’il est impitoyable envers lui-même et fait des erreurs. Il a été un enfant prodige, mais en tant qu’adulte, il n’est plus aussi bon. Il est au même niveau qu’une personne normale, mais ressent toujours la même pression de la part de tout le monde. Les gens ne le pensent pas d’une mauvaise manière, ils le complimentent « oh, tu es un si bon interprète », mais ce n’est pas quelque chose qui lui fait du bien… Je pense que si vous vous êtes mis toute cette pression et avez créé une image de perfection ou avez créé une image de soi très rigide, il est nécessaire de pouvoir la changer. J’essaie toujours de trouver des moyens de la changer moi-même. C’est arrivé plusieurs fois dans ma vie.
Le personnage d’Iiris rappelle le personnage type de la « manic pixie dream girl », mais, alors qu’elle est généralement utilisée pour faire avancer le personnage masculin, vous avez réussi à lui donner une personnalité et une volonté propres, ce qui est très rafraîchissant. Comment avez-vous réussi à créer un personnage aussi réel, humain ?
La raison est juste la merveilleuse actrice que nous avons trouvée. C’est son premier rôle dans un long-métrage, et elle fait de la musique, et est originaire de la ville où se déroule le film. Quand je l’écrivais, j’avais constamment peur de ne pas trouver la personne qui ne ferait pas du personnage une manic pixie dream girl, bien que ce soit basé sur moi à l’époque. J’étais très ouvert avec les gens que je connaissais, mais dans d’autres endroits j’étais très timide, et cette petite bulle m’a aidé à m’ouvrir au monde, à être plus courageux. Quand Anna Rosaliina Kauno est venue au casting, elle a apporté cette histoire physique (le physique à cette histoire), simplement parce qu’elle fait partie du milieu musical underground, indie, do-it-yourself, et de cette région. Donc elle a le dialecte et la façon de se comporter du coin, l’humour aussi. Elle n’a pas fait du personnage une fille pop, super excentrique, elle l’a abordé depuis un endroit très humain, plutôt qu’un lieu de clichés cinématographiques. J’avais peur que ce personnage puisse sembler comme ça, même s’il était basé sur moi. Mais j’étais probablement une pixie dream person à l’époque, alors... Et bien sûr, Iiris a ses propres raisons de demander à Pauli de jouer avec elle. Ce n’est pas pour le sauver, c’est parce que quand tu fais de la musique bizarre dans une petite ville et que quelqu’un montre, ne serait-ce qu’un intérêt pour jouer avec toi, tu dois t’accrocher à cette personne et ne jamais la lâcher. D’ailleurs, je continue à faire de la musique avec les gens que j’ai rencontrés là-bas, nous n’avons jamais été séparés, nous sommes devenus plus comme des frères et sœurs que des camarades de groupe. C’est peut-être la façon dont je voulais décrire cette amitié : elle commence par la musique, mais elle se transforme ensuite en autre chose. Vous partagez un objectif, vous partagez une communauté, et vous finissez par partager des moments intimes, et vos insécurités…
Vous avez fait en sorte que les spectateurs puissent s’identifier et avoir de l'empathie autant avec le fils qu’avec les parents. Comment avez-vous trouvé cet équilibre, et réussi à créer ces personnages sans prendre parti ?
Nous avons eu beaucoup de discussions. Au lieu de répéter les scènes avec la famille, nous avons simplement parlé des dynamiques familiales et des raisons pour lesquelles ils se comportent d’une certaine manière, et de l’expérience d’être inquiet pour quelqu’un. J’ai beaucoup de sympathie, par exemple, pour mes parents et les parents de mes amis, parce qu’il est très difficile d’affronter un proche qui fait face à des problèmes de santé mentale. Il est presque impossible de faire les choses correctement, pour être honnête. Je ne voulais pas être trop délicat, je voulais que les personnages puissent faire des erreurs dans ces situations, parce qu’être déprimé ou autodestructeur, c’est tellement égoïste d’une certaine manière. On arrête de se soucier des autres, on ne peut peut-être pas s’en empêcher, mais quand les autres essaient d’aider, ils finissent généralement par échouer d’une manière ou d’une autre. C’était ma vision du monde. Je voulais faire un film où personne n’est mauvais, où personne ne fait du mal à l’autre. Par contre, ils peuvent ne pas se comprendre, et peuvent mal faire malgré leur bonne volonté ou quelque chose comme ça. J’ai l’impression que le milieu dans lequel j’ai grandi, en tant qu’artiste et en tant que personne, a eu, étonnamment, un sentiment d’acceptation... parce que nous n’étions pas des gens super sociables, et quand je dis ça, on dirait que c’était un espace agréable, mais ce n’était pas exactement ça. C’était rude par moments, mais toujours très accueillant, chaleureux et attentionné sous la surface. Nous venions tous d’horizons si différents, et nous avions des façons de faire les choses dans la vie si différentes, mais nous pouvions nous connecter, et nous avons pu créer une communauté qui est encore là. Nous nous sentons encore aujourd’hui comme une famille, et beaucoup plus proches que de nos familles biologiques. Je pense que cela m’a aidé à écrire le film.
Des projets ?
Oui, je suis en projet dans la campagne finlandaise, c'est un film de vampire qui se déroule au début des années 2000. Ce sont des adolescents de 17 ans qui forment tous une amitié très intime pendant un week-end, et l’un d’entre eux pourrait être un vampire dans une ferme. Nous commençons à le développer un peu plus sérieusement, et j’ai déjà un script. J’espère que ce sera mon deuxième long-métrage, mais nous verrons. La seule chose que je vois devant moi est un voyage de sept ans, comme une montagne de sept ans que j’ai besoin de gravir. Nous verrons comment ça se passe. Il y a beaucoup de musique, car l’autre personnage principal écoute beaucoup de musique gothique et je vais la composer moi-même.