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« 5 secondes » dans la vie d’une femme… et d’un enfant

par Véronique Giraud
© pauline le goff
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Arts vivants Théâtre Publié le 25/01/2026
"5 secondes", le titre du récit de Catherine Benhamou est bref, mais ses mots pour dire le non désir féminin de simplement enfanter ouvrent un abîme vertigineux. Hélène Soulié s’empare de ce matériau rare et délicat pour lui donner vie et le partager avec le public. Maxime Taffanel, qui l’incarne, réalise une performance marquante aux Plateaux Sauvages.

5 secondes. Le titre est bref, aussi bref que le temps que met la porte d’un RER à se refermer. Dans le livre de Catherine Benhamou. Ces secondes sont déterminantes puisque de part et d’autre de la porte du train il y a une femme, et un inconnu portant dans les bras son nourrisson. Autour de ce nœud dramaturgique, l’autrice dépeint avec délicatesse l’abandon, et interroge comme rarement le désir, ou non, d’être mère. Si le sujet préoccupe les jeunes femmes, alors que la courbe de la dénatalité est notable en Europe, il reste encore largement tabou dans la société. Et incompris. Le talent de Catherine Benhamou est de s’en emparer, non pour juger, mais pour que soient écrites et dites des réalités cachées, niées. Pourtant, à la veille d’une grossesse, d’un accouchement, rares sont les femmes qui ne s’interrogent pas sur le bienfondé et l’engagement d’une vie qu’est la naissance d’un enfant.

 

L'adaptation, une évidence. « Après avoir lu 5 secondes, l’envie de l’adapter s’est imposée. C’était une évidence. » se souvient Hélène Soulié. La metteure en scène, fondatrice de la compagnie montpelliéraine Exit, s’est alors rapprochée de l’autrice. « La pièce ne reprend pas entièrement le texte, mais l’essentiel ». Pour incarner ces mots, une autre évidence fut celle de Maxime Taffanel. « Je ne voulais pas d’un corps frêle pour les dire. Je voulais donner un corps très en présence, avec une fragilité. ». Avec son admirable musculature, le comédien coche la case. Ses gestes, son corps, sa voix sont étonnamment emprunts de la délicatesse nécessaire pour ne pas trahir l’intention et le propos de Catherine Benhamou. Tout est là. Et pendant une heure sur scène, les pensées de l’enfant qui interroge et soupèse les termes les plus justes possibles pour dire ce que sa vie lui a réservé : abandon ? Délaissement plutôt ? Sa mère est descendue avec la poussette sur le quai du RER alors qu’un inconnu, voulant l’aider, a pris son bébé dans le wagon. L’enfant ne cessait de crier dans les bras de sa mère, les cris ont cessé dans les bras de l’inconnu. Les bras se tendent de part et d’autre, puis plus rien. La porte se referme. La mère disparaît tandis que le RER reprend sa course. L’inconnu prend alors conscience de la situation, ce petit être, cette femme…

 

Avec une intonation à la fois neutre et bienveillante, le comédien Maxime Taffanel fait tour à tour entendre les pensées de l’inconnu, son adresse à l’enfant qu’il imagine grandir, les pensées de l’enfant, honteux de ce statut d’abandonné, et les pensées alarmées de la jeune femme esseulée, qui "n'y arrive pas"… Les circonstances qui ont précédé la conception, la fuite du père, et avec lui le désir d’amour qui s’évapore. Pourquoi cette grossesse ? Pourquoi un enfant ? Elle avait imaginé qu’il scellerait une vie en couple. Il n’en est rien. Dans la tête de la mère : « J’ai donné la vie, oui. Mais c’était ma vie. Et ça on ne me l’avait pas appris ». Cette phrase résonne, fait écho à des millénaires de vies de femmes qui, confrontées, volontairement ou non, à la grossesse, surmonteront, souvent seules ou mal accompagnées, les besoins de l'enfant qui naît.

 

La mise en scène, composée de lumières concentrées souvent en un grand cercle aux couleurs changeantes, d’un piano scène qui délivre des notes mais aussi une paire de chaussures à talon, d'un ballon qui gonfle, gonfle, d'une poussette lancée sans crier gare sur la scène, défie le genre. Plus encore que les attributs, la grâce de Maxime Taffanel qui ne marche pas mais frôle doucement le plateau, qui ne s’assied pas sur le piano mais quitte le sol pour se retrouver dans une autre voix, qui prend la voix rassurante de l’inconnu et le ton brutal du père prédateur, nous emmène vers un ailleurs de la réconciliation, de l’abandon comme un possible. « Pour le comprendre il faut avoir été au milieu du lac ». Cette phrase en une image commune à tous, rend visible et intelligible l’éloignement, ou le déni, que la société impose à leurs congénères. Après le spectacle d’Hélène Soulié, les cris d'un bébé ne résonnent plus comme avant.

 

5 secondes. Adaptation scénique & Mise en scène Hélène Soulié. Avec Maxime Taffanel. Texte Catherine Benhamou (publié aux éditions des femmes - Antoinette Fouques, mars 2024). Créé le 19 janvier 2026 au théâtre Les Plateaux Sauvages, Paris, le spectacle y est joué jusqu'au 31 janvier. Puis le 20 février au théâtre Jérôme Savary, Villeneuve-Les-Maguelone. Le 19 mai au théâtre Charles Dullin, Grand Quévilly.

 

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