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« Ivanov » affreusement contemporain de Sivadier

par Jacques Moulins
"Ivanov" de Tchekhov, créé dans une mise en en scène de Jean-François Sivadier au TNP de Villeurbanne © Jean-Louis Fernandez/TNP
Arts vivants Théâtre Publié le 25/01/2026
Bouffonneries, polémiques, injustices, horreurs… Jean-François Sivadier fait du théâtre avec sa création Ivanov au TNP de Villeurbanne. De ce beau théâtre qui rend brutalement contemporain le texte intemporel de Tchekhov.

Les temps sont incertains. Les grandes vérités qui cadraient notre monde coulent à vau-l’eau et avec elles pas mal de positions éthiques, de comportements, de mœurs. Les uns s’enthousiasmeront des temps nouveaux qui sans doute pointent à l’horizon, les autres multiplieront haines et colères par idéalisation de ces jours d’avant qui fuient inexorablement. Les troisièmes plongeront dans ce qu’il est encore convenu d’appeler la mélancolie. Car, malgré les similitudes, nous ne sommes pas au XXIe siècle, mais au XIXe qui, comme disent les historiens, tombera avec la guerre de 14-18. Et, en terme de mélancolie, Anton Tchekhov, médecin et patient, s’y connaît. En 1887, l’écrivain est un jeune homme déjà connu pour les nouvelles qu’il publie dans les journaux. Lycéen, il a écrit Platonov, une pièce dont Ivanov est le double. Le triple même puisque dès les premières représentations à Moscou, touché par les critiques négatives, il écrira une troisième version. La première, comme le note Jean-François Sivadier, est « plutôt une comédie », la seconde, donnée deux ans plus tôt à Saint-Pétersbourg en 1889, « plutôt une tragédie ».

 

Mêlant les deux textes, Sivadier penche « plutôt » vers la comédie, même si le ton grinçant, les amertumes et le dramatique ne manquent pas. Cette diversité donne sa profondeur à la mise en scène qui n’exclue ni bouffonneries, ni ces dialogues en dur qui font la tragédie. En près de trois heures, s’enchaînent les actes à une vitesse folle pour cette société mourante de la campagne moscovite qui s’ennuie, se saoule et vit chaque jour les mêmes tristes journées. Sous-jacentes, les contradictions sont aussi mortelles que ce temps qui n’en finit pas de passer : entre ses propriétaires terriens qui se ruinent peu à peu face à un système qui change et qu’ils ne comprennent pas, entre un tsarisme répressif et antisémite (le mot pogrom vient de cette époque) et les révolutionnaires qui s’organisent. Et entre le théâtre à l’ancienne que vomit Tchekhov et le naturalisme naissant (Stanislavski est déjà à l’œuvre), qui s’affrontera bientôt au réalisme. Le personnage n’est plus un héros, c’est un humain, avec toutes les imperfections que cela comporte. C’est ce qu’a voulu Tchekhov et Sivadier met en valeur cet Ivanov que l’on peine autant à condamner qu’à absoudre.

 

Car cet homme contient une part de sincérité, la seule pour laquelle il peut montrer parfois de l’énergie, que l’on se retient pourtant de respecter. Il a été amoureux de sa femme Anna Pétrovna, fille d’une riche famille juive qui l’a déshéritée lorsqu’elle s’est convertie pour épouser Ivanov, mais il ne l’aime plus. Il a été riche propriétaire terrien, mais il est ruiné et endetté auprès de son ami et voisin Pavel Lébédev, ou plus exactement de sa femme Zinaïda, puisque Lébédev a également abandonné toute prétention à gérer ses affaires et se noie dans l’alcool. Avec l’aide consciencieuse de l’oncle d’Ivanov, le comte Chabelski. Aussi inutile que les autres, ce dernier conserve une certaine morgue aristocratique qui lui fait refuser la main de Babakina, jeune veuve d’un riche commerçant qui rêve d’être à son tour comtesse. Ajoutez à ce tableau si séduisant, Borkine, intendant et cousin lointain d’Ivanov, qui imagine sans cesse des combines pour gagner des millions mais, comme les autres, ne fait rien. Le seul actif, c’est Lvov. Médecin d’Anna Pétrovna, il multiplie les rappels à l’ordre et les injonctions, bien que son intransigeance cache mal ses sentiments pour sa patiente. Et lui aussi reste impuissant. Dans cet univers morne, Ivanov, c’est vrai, pourrait incarner la sincérité.

 

Si, sur le fond, il ne cochait pas toutes les cases du défaitisme. Face à ce Dom Juan inversé qu’est Ivanov, les femmes seules rêvent, projettent, et iraient peut-être de l’avant sans l’inertie qui les entoure et sur laquelle butent sans cesse leurs visions aussi idéalistes que sont triviales celles des hommes. Anna Pétrovna, atteinte d’une tuberculose mortelle, est inconditionnellement amoureuse d’Ivanov dont elle n’obtient en retour qu’une lâche fuite. Son mari se réfugie tous les soirs chez les Lébédev où la fille Sacha est amoureuse de lui. Toutes deux l’exhortent à l’action, comme Elvire avec Dom Juan, mais Ivanov ne sait que contempler sa propre léthargie, répétant sans cesse qu’il ne se comprend pas, qu’il ne sait pas pourquoi il est comme ça, qu’il se sent « irrémédiablement coupable ». Un peu comme une mort du patriarcat qui ne veut pas pour autant lâcher tous ses pouvoirs. Et si cela implique d’agresser, Ivanov le fait : « Tais-toi, sale youpine » crache-t-il à sa femme.

 

Tchekhov ne cache rien. Son langage est cru, direct, syncopé s’il le faut. L’antisémitisme de la société russe y est présent avec toute sa violence, comme les injures et grossièretés des bourgeois et des hobereaux. La traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, qui a changé la vue sur Tchekhov, Dostoïevski et tant d’autres écrivains jadis édulcorés, donne toute sa force au texte initial. Elle restitue les jurons, le parlé et les interdits. « Je me la bricole cette saloperie » que lance, ivre, le comte, en parlant de son mariage avec Babakina, remplace ainsi « et si je me l’organisais pour de bon, cette petite ignominie » de la traduction d’Elsa Triolet. Et « Youpine » le mot « juive ». Ce langage brut, parlé, Sivadier s’en empare avec gourmandise, distanciant la pensée avec humour à l’aide de panneaux signifiant l’insignifiance : « Je me sens affreusement mal aujourd’hui », « Que faire ? »…

 

L’Ivanov de Sivadier, estampillé 2026, nous renvoie aux questions, aux émotions mêmes qui font notre monde. La domination masculine réduite en miettes mais qui s’accroche et se rebelle, avec violence s’il le faut. Le racisme et l’antisémitisme latents qui s’affichent dès qu’on les décomplexe. L’impuissance et l’inaction face à des changements non voulus, mais inéluctables et eux aussi violents. Le non respect de l’autre plutôt que la mise en question de soi-même. La peur du futur que les acteurs dissolvent dans la vodka… Et bien sûr cette éternelle question sur l’humain, imparfait, tourné sur son nombril, peu fiable. Tout cela ne dit encore pas la pièce. Il y faut cette magie du théâtre, du verbe, des décors que Sivadier met en scène avec merveille au point de faire oublier tout le travail qu’il y a derrière. On rit des loufoqueries, on apprécie les musiques, on s’énerve de l’inertie, on s’émeut des situations… Et l’on ne prend pas partie face à ce coin d’humanité si fragile, si vain, si désespérant. Les acteurs complices du « chef d’orchestre » sont là, Nicolas Bouchaud (Ivanov) et Norah Krief (Anna Petrovna), toujours justes, toujours incisifs. De même que toute une distribution qui passe de l’humour au tragique, du bouffon au désolant. La scène où les hommes se saoulent en devisant sur les meilleurs plats pour accompagner la vodka vaut à elle seule de réserver sa place pour une pièce qui part en tournée et ne devrait pas baisser le dernier rideau de si tôt. Du moins, on le lui souhaite.

 

Ivanov d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène Jean-François Sivadier. Création au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, 21 janvier au 6 février. Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon. Du 18 au 20 mars au Théâtre de Caen, les 1er et 2 avril à La Coursive La Rochelle, du 21 avril au 10 mai Théâtre de Carouge (Suisse), les 20 et 21 mai à L’Azimut, Châtenay-Malabry, les 10 et 11 au TAP de Poitiers.

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