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Mot de passe oublié ?Pour ce pan marseillais de la saison de l’Ukraine en France, événement initié par l’Institut français avec l’institut ukrainien, des artistes, un écrivain, une vice-ministre de la culture, des chefs cuisiniers ont fait le voyage jusqu’à la cité phocéenne pour témoigner qu’en cette guerre aux relents colonialistes, la résistance d’un peuple s’exerce aussi par son affirmation et donc sa culture. En observant la dignité des personnalités ukrainiennes invitées à la Friche La Belle de mai, on se dit que rien n’est gagné pour la Russie. L’histoire de la résistance contre le voisin soviétique puis russe est longue, très longue. La langue, l’histoire, la cuisine, l’art, durement mis à l’épreuve de la disparition et de la réécriture, sont précieusement revivifiés, réanimés, de génération en génération. Habituellement les saisons culturelles de l’Institut français se déroulent dans les deux pays associés à la France. Cette fois la guerre empêche le voyage en Ukraine. Mais l’expression de la vitalité ukrainienne, qui se déploie en France dans plusieurs villes pour la saison, est très affirmée.
La culture comme arme de défense. Les guerres ont leurs diplomates, dans l’Ukraine bombardée, l’écrivain Andrei Kourkov est devenu celui de la culture. Cela peut sembler dérisoire aux pays en paix, mais pour l’Ukraine, la guerre culturelle est un combat de longue haleine et fait partie intégrante de la conscience collective. La rencontre La culture contre-attaque l’a confirmé. Elle a réuni Natallia Movshovych, Vice-ministre de l’intégration européenne au Ministère de la Culture, Volodymyr Sheiko, directeur général de l’Institut ukrainien et Valeriia Borokh, Directrice adjointe du centre Yermilov à Kharkiv, Judith Videcoq, représentant Europe Créative et Corinne Poulain, directrice des Champs Libres à Rennes. « Ce que l’Ukraine a perdu ne sera pas regagné par d’autres planètes, déclarait Volodymyr Sheiko. Ce que l’Ukraine peut proposer à l’Europe dans cette reconstruction d’après-guerre, c’est le qualitatif. Il n’est pas suffisant de restaurer ce qui a été construit il y a cinquante ans. Il est impossible de restaurer les villes ukrainiennes qui avaient été construites à des époques qui ne correspondent pas à nos impératifs et à notre style de vie aujourd’hui. Il ne faut pas reconstruire le vieux, il faut le remplir d’un autre sens, et ce sont les gens de la culture, de l’éducation, de professions humanistes, qui peuvent imaginer le pays qu’il faut restaurer. En regardant vers l’avant, pas vers l’arrière. La culture doit être cette condition qui va réunir enfin l’Ukraine avec le reste de l’Europe ».
La (très) jeune co-directrice du centre d’art de Kharkiv ajoutait : « Nous savons que nous ne pouvons pas revenir en arrière, ni rester sur place, nous devons avancer. Car nous savons que le fait même que nous pouvons poser la question de la culture, réaliser des projets culturels, c’est au prix de ce qui se passe au front, grâce aux gens engagés volontairement pour défendre notre pays, notre liberté, notre vie. Ils paient de leurs vies notre liberté, et nous n’avons pas d’autre choix ».
Andrei Kourkov, écrivain et infatigable ambassadeur. Polyglotte, Andrei Kourkov exprimait en français le prix payé par les écrivains : « La littérature est une des victimes de cette guerre. À partir de février 2022, la littérature ukrainienne a perdu plus de 200 écrivains, poètes, éditeurs, traducteurs. Ces gens ne seront jamais plus capables d’écrire, la littérature a déjà perdu une partie de son avenir ». Malgré ses pertes et les difficultés qu’il y a à écrire, à éditer, à distribuer les livres, le marché du livre ne faiblit pas. « Des librairies ouvrent, les gens achètent des livres. Pas nécessairement pour les lire tout de suite, lire à la bougie c’est fatiguant, mais pour soutenir la littérature ukrainienne. » Le grand écrivain, traduit dans près de quarante pays, a défini ce qui était pour lui l’identité nationale. Elle « est construite à partir de trois éléments : la langue, la culture, l’histoire. On peut aider l’Ukraine aujourd’hui en lisant les livres qui sont traduits en français, les livres de l’histoire ukrainienne en particulier parce que sans l’histoire on ne comprend pas le contexte ».
Andrei Kourkov a insisté sur l’appartenance de la littérature ukrainienne à la littérature européenne, exposant que le premier livre ukrainien fut écrit en latin, publié à Rome en 1483 par Iouriy Kotormak, né à Drohobytch, et qui présida un temps l’université de Bologne. Et a encouragé à voir les films comme ceux projetés cette année à Fipadoc Biarritz. « Ce voyage en Ukraine de quatre mois est un projet unique. Et ce voyage peut continuer grâce à vous, si vous décidez d’écouter la musique ukrainienne, de regarder les films ukrainiens, et lire les livres, en particulier l'ouvrage magnifique de Maria Matios, Daroussia la douce (Solodka Daroussia, (Du monde entier. Gallimard) ».
La cuisine, une culture en partage. Les cuisiniers, cheffes et chefs, se sont mis aux fourneaux à Marseille, pour faire connaître et partager la cuisine et la gastronomie ukrainienne, un pan non négligeable de la culture d’un pays menacé par l’effacement. Les varenyky et autres Nalysnyky des food trucks, le bortsch du restaurant Les grands Tables et le grand diner donné le samedi 31 dont le menu a été conçu et préparé par Lola Landa, cheffe et fondatrice du seul café juif de Lviv, Jerusalem, Nika Lozovska, cheffe et fondatrice du restaurant Dizyngoff à Odessa, Vitalii Nuzhnij, chef enseignant à l’école culinaire AlCuisine avant le début de la guerre, médaillé de bronze de la sélection nationale ukrainienne du Bocuse d’Or 2021, et Olena Braïtchenko, chercheuse spécialisée dans la culture gastronomique de l’Ukraine, ont offert un avant-goût qui restera imprimé au palais des convives. Vitalii Nuzhnij, repartira lundi en Ukraine pour rejoindre le 429ᵉ régiment « Achilles ». Un livre, Ukraine, cuisine et histoire, retrace la tradition culinaire ukrainienne et décrit en mots en images quelques 80 recettes d’aujourd’hui (La Martinière, avril 2022). Écrit par Olena Braïtchenko, l’ouvrage, dont une partie des bénéfices est reversée à aideukraine.fr, est dans toutes les bonnes librairies et bien sûr dans les rayons de la librairie de la Friche.
Combattre pour une lettre disparue de l’alphabet. À Kyev, Kharkiv, Dnipro, les bombes pleuvent, mais dans les universités, dans les centres d’art, dans les ateliers, la résistance culturelle tient bon. C’est ce dont témoigne le designer graphique Paul Gilonne dans son exposition installée dans la galerie La salle des machines. Il y retrace les rencontres qu’il a faites au cours de deux voyages en Ukraine. Premier voyage en mars 2024 guidé par son intérêt de voir comment le graphisme, en particulier la typographie, était enseigné dans une école d’art à Lviv en période de guerre. Il y découvrit un enseignement et un niveau d’étude d’excellence, et reçut un accueil qu’il n’attendait pas aussi chaleureux. En tant que graphiste, son premier contact fut le designer typographique Yevgen Sadko, qui a composé plusieurs polices de caractère préservant la typographie ukrainienne. Le titre de son exposition, Le gué, culture sous guerre, symbolise cette distinction, comme acte de préservation de la mémoire. « À cause de cette lettre purement ukrainienne, pas moins de 100 000 intellectuels ont été fusillés, déportés, poussés au suicide dans les années 30-40 » rappelle le graphiste. Ce n’est qu’un petit crochet qui fait la différence avec la lettre russe, mais ce tracé de la lettre gué propre à la langue ukrainienne incarne la résistance à l’effacement imposé par l’empire soviétique, puis la Russie. Banni de l’alphabet par le régime stalinien en 1933, le gué ukrainien fut supprimé. Durant six décennies, ce caractère n’a survécu que dans la clandestinité et l’exil, avant son retour officiel en 1990.
L’art en temps de guerre. Pendant ses séjours, plusieurs centres culturels et universités d’art lui ont ouvert leurs lieux et l’objet de l’exposition permet de montrer avant tout le foisonnement culturel actuel, sa vitalité, dans l’Ukraine en guerre. Les portraits de graphistes, les photos des bâtiments, celles d’étudiants, civils et militaires, font faire le tour du pays, du front de Kharkiv aux bases arrière de Lviv et sa National Academy of Arts. Au Jam Factory Art Center, Paul Gilonne a visité l’exposition The Land We Carry, en décembre dernier : « un projet explorant les thèmes de l’exil, de la mémoire sensorielle et de la reconstruction du foyer. Ce travail dans les ateliers où étaient mêlés dessin, modelage de l’argile et pratiques culinaires, a transformé les souvenirs en une résilience et préservé une mémoire partagée ».
L’histoire de Izoliatsia, à Donetsk, est terrible. L’ancienne usine, était devenue fondation culturelle avec sa haute cheminée rehaussée par un immense rouge à lèvres, Make Up… peace !, une installation de Pascale Marthine Tayou. Les artistes de la fondation Izoliatsia créaient, se rencontraient. Avec l’occupation de Donetsk par la Russie en 2014, le rouge à lèvres fut détruit, les artistes chassés, l’administration russe estimant que l’art qu’ils diffusaient n’était pas de l’art. Le site est devenu la terrible prison d’Izoliatsia, les espaces aménagés en cellules et en salles de torture. C’est dire, comme l’ont rappelé les participants à ce Voyage, combien l’Ukraine est le front avancé de l’Europe.
Le voyage en Ukraine, expositions, concerts, gastronomie, rencontres, du 29 janvier au 1er mars à la Friche Belle de Mai – Marseille.