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Avec Don Quichotte, la folie et le rire s’emparent du Mucem

par Véronique Giraud
exposition Publié le 19/02/2026
Dépassant les frontières et les cultures, Don Quichotte est dans l’inconscient collectif un personnage que la réalité n’enchante guère. Il lui préfère les livres de chevalerie, qui l’obsèdent et le poussent à l’errance. Le Mucem tente une exposition en son nom, celui d’un héros dont l’anachronisme et la folie n’en finissent pas de fasciner.

Mais quel esprit s’abrite sous le casque ? Quelle folie le pousse à combattre ? Et qui combat-il ? Quichotte ne rameute pas les foules, bien au contraire ceux qu’il croise le fuient. Sa mémoire remplie des aventures de chevaliers errants contées dans les livres du Moyen-Âge le pousse à prendre les armes et à emprunter les chemins de la Manche sur la trace de ces héros fabuleux. Cependant il ne parcourt pas seul les 1000 pages de l’ouvrage de Cervantès, il a convaincu Sancho Panza de le suivre, avec la promesse de conquérir des terres qui le sortiront d’une vie misérable. Au fil de leurs rencontres, la vision triviale de Panza sur le monde cogne avec celle hallucinée de Quichotte. Deux réalités se heurtent. Bien que la quête de nobles aventures le conduise pourtant à la défaite, à la moquerie, cet esprit indépendant ne faiblit pas, l'hidalgo se relève et repart vers des aventures dont sa dulcinée pourra être fière.

Tout n’est qu’illusion dans la tête de Quichotte, une illusion aussi puissante que le réel, jusqu’à interroger le réel, et questionner l’individu. Entre le réel, unique, de Quichotte et celui, collectif, de Panza, oscille une balance.

La démarche a fasciné les lecteurs et les artistes du monde entier, hier comme aujourd’hui. Quelques cinéastes ont tenté de donner corps et vie à Don Quichotte. Ces entreprises leur ont  demandé des années, entre espoir et déconvenue. Le personnage n’a cessé de leur échapper. Pabst le crée dans l’opéra de Massenet en 1910, puis en fait un film en 1933, Adventures of Don Quixote. Orson Welles s’attellera pendant trente ans à réaliser son Don Quichotte, il ne le terminera jamais. Jacques Brel chantera L’homme de la Mancha, il en fera une comédie musicale.

 

La force du livre. Les créations de Reinhold Metz font partie de la collection d’art brut de Lausanne. En travaillant dans une imprimerie, puis dans une librairie de livres anciens, il développe une obsession du livre. Il se trouve mêlé à affaire (de vol ?) qui mènera son complice à la prison. Cet événement provoquera en lui un choc tel, explique la commissaire de l’exposition, qu’il dédiera dix ans de sa vie, dans les années 1970 à 1981, à fabriquer sa propre édition originale de Quichotte, sans machine, comme avant la découverte de l’imprimerie et à la manière des moines copistes du Moyen-Âge. Il exécute 125 feuillets calligraphiés et enluminés au dos desquels il écrit le texte à la main. « Comme Quichotte c’est un être anachronique, qui va ressusciter un monde perdu, un monde ancien. Pour Quichotte c’est le monde des chevaleries, pour lui c’est le monde d’avant l’imprimerie. Et il va mettre au présent ce passé perdu. »

 

Le jeu du vrai et du faux. Cervantès sort en 1605 la première partie de Quichotte, il annonce une suite mais traine à l’écrire. En 1614 paraît une édition d’Alonso Fernàndez de Avellaneda, pseudonyme d’un écrivain espagnol, qui se prétend la continuation de Quichotte. Doublé par un plagiaire. Dans la deuxième partie de son livre, que Cervantès publie un an après, réagit au plagiat en faisant que Quichotte sait qu’il est un personnage de fiction, qu’il est devenu le héros d’un plagiaire. En écho, l’exposition traite du rapport entre le vrai et le faux. L’édition originale et celle du plagiaire de Quichotte, le vrai faux portrait du personnage, édition en fac similé pour reproduire les conditions de lecteur du XVIIe siècle.

Dans la seconde partie du roman l’irruption d’un faux vrai auteur, Cide Hamete Benengeli, sème la confusion dans l’esprit du lecteur. Selon Cervantes, cet historien arabe est le véritable auteur de la plupart de l'œuvre. Un jeu de cartes l’illustre avec un portrait de ce personnage fictif, représenté avec sa marotte, tandis que Cervantès est lui représenté avec une fraise. Plus qu’un jeu de l’esprit malin de Cervantès, cette incursion offre un fond historique aux dix ans passés depuis le premier ouvrage pendant lesquels (de 1609 à 1614 ) les morisques furent forcés à la conversion ou expulsés d’Espagne (comme un siècle auparavant le furent les juifs). « Choisir comme double de soi un chroniqueur arabe morisque, sur des petits papiers trouvés au fond d’un marché de Tolède, capitale spirituelle et religieuse des identitaires de l’Espagne, c’est tout ce jeu que crée la fiction et les trucages comiques ».

 

Cervantès lui-même a une vie de roman. Alors qu’il participe à la bataille de Lépante, il est capturé par des corsaires et sera prisonnier pendant cinq ans à Alger. La grotte dans laquelle il se serait réfugié après son évasion est encore aujourd’hui un lieu de mémoire. Hassen Fehrani, réalisateur algérois du documentaire Dans ma tête un rond-point (2015), a fait un court métrage autour de cette présence de Cervantès et de Quichotte aujourd’hui dans les quartiers populaires d’Alger. Dans Tarzan, Don Quixote and Us, on voit une pizzeria Don Quichotte, on fait la connaissance d’un personnage que tout le monde appelle Don Quichotte et qui s’est improvisé gardien de la grotte, et toutes les personnes interrogées semblent connaître Cide Hamete Benengeli comme habitant le quartier. De l’Espagne à l’Algérie, l’œuvre de Cervantès a contaminé la mémoire méditerranéenne.

 

Le chevalier et son armure d’enfant. Dans le roman de Cervantès, don Quichotte se fabrique une armure, très proche du déguisement enfantin. L’ingénieux hidalgo de la manche (sous-titre du livre) se transforme en chevalier en volant à un barbier un plat à barbe qui devient son heaume étincelant. Il en découle une grande tendresse, car du même coup le combat nécessaire contre la réalité trompeuse devient perdu d’avance. Ce succédané de heaume deviendra un accessoire répandu pour identifier Quichotte, en film, en peinture. Le musée présente même un plat à barbe réalisé et décoré par Picasso qu’il offre à son barbier alors que tous deux sont en exil à Vallauris.

Don Quichotte traverse la Manche, Abraham Poincheval la Bretagne. Recouvert de la lourde armure du chevalier du Moyen-Âge, le performeur a fait l’expérience d’errer dans les paysages bretons pendant un mois (Vidéo Le Chevalier errant, l’homme sans ici (2018-2025) d’Abraham Poincheval et Matthieu Verdeil).

 

Les artistes visuels n’ont pas résisté à s’emparer du duo Quichotte/Panza. Leurs deux silhouettes habitent les dessins, les estampes, les peintures des plus grands créateurs, de Pablo Picasso à Gérard Garouste. Projetant en quelques traits d’encre ou en touches colorées une humanité aussi insaisissable que révélatrice. L’opposition entre le grand maigre monté sur sa vieille rosse squelettique et le petit gros sur son petit âne subjugue les artistes. Sur des mugs, des assiettes, des affiches, le couple est immortalisé. Ce jeu d’opposition, comme celle du duo comique Laurel et Hardy lancé par Hollywood ou de Maitre Puntila et son valet Matti, imaginé par Berthold Brecht pour caractériser la lutte des classes, a des origines lointaines comme l’illustre Brughel dans un tableau avec le grand maigre, Carême, et le petit gros, Carnaval, le poisson et la viande… La culture carnavalesque la déploie à travers ses combats inversés, renversés. Les combats de Quichotte contre les moulins à vent ou les moutons qu’il confond avec une armée sont à l’origine de maintes parodies, sur des cartes réclame qu’on trouvait dans le chocolat, sur un menu du caviste Nicolas, dans maints tableaux de Dali, dans des gravures de Daumier où le trivial voisine avec l’énigmatique, dans des œuvres de Goya qui offrent un contrepoint à l’idéal chevaleresque.

 

Chaque époque s’est emparée de la triste figure pour se raconter. Que nous inspire l’hidalgo de la Mancha au XXIe siècle ? Un idéal ? Un repoussoir ? La modernité d’affronter son destin en s’écartant des pensées dominantes ? Ou bien comme l’a décrit Erri de Luca dans un roman un chevalier des invincibles, des vaincus qui se relèvent toujours ?

 

Don Quichotte, histoire de fou, histoire de rire, à voir jusqu’au 30 mars 2026 au Mucem - Marseille.

 

 

 

 

Agrégée de lettres modernes, Aude Fanlo est responsable du département de la recherche et de l’enseignement au Mucem. Elle pilote les équipes de chercheurs au Mucem et les partenariats avec le monde académique, développe des programmes qui associent patrimoine, musées, création artistique et recherche. Elle coordonne les collectes que le musée entreprend pour étudier, conserver et transmettre par ses collections et ressources documentaires les témoignages sur les faits de société contemporains.

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