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Macha Makaïeff : « Dom Juan est sans arrêt en échec »

par Véronique Giraud
Macha Makeïeff ©Olivier Metzger
Macha Makeïeff ©Olivier Metzger
THEATRE - DOM JUAN de Molière  mise en scène, décor et costumes Macha Makeïeff avec Xavier Gallais, Joaquim Fossi, Khadija Kouyaté, Xaverine Lefebvre, Anthony Moudir, Irina Solano, Pascal Ternisien, Vincent Winterhalter et la mezzo-soprano Jeanne-Marie Lévy au TNP en mars 2024.
THEATRE - DOM JUAN de Molière mise en scène, décor et costumes Macha Makeïeff avec Xavier Gallais, Joaquim Fossi, Khadija Kouyaté, Xaverine Lefebvre, Anthony Moudir, Irina Solano, Pascal Ternisien, Vincent Winterhalter et la mezzo-soprano Jeanne-Marie Lévy au TNP en mars 2024.
Arts vivants Théâtre Publié le 02/03/2026
On croit tout savoir de Dom Juan, expert en séduction. Macha Makaïeff donne à voir et à entendre le personnage de Molière à travers sa faille, celle qui le condamne à une séduction morbide. La metteure en scène souligne combien toutes ses entreprises amoureuses échouent. Un prisme inédit, habilement illustré par le tandem Sganarelle et Dom Juan incarné par deux merveilleux comédiens. À voir ou à revoir les 5, 6 et 7 mars à Montpellier.

Quelle part de masculin représente Dom Juan ?

J’ai voulu rendre compte de sa faille humaine et sociale. Dom Juan est dans la transgression et ce qui m'intéressait c'était d'en comprendre la mécanique. Je l'ai présenté un peu comme Molière nous le montre, c'est-à-dire au bout de son chemin. Dès les premières répliques, on dit de lui que c'est bientôt fini, il y a une tension dramatique. Et non seulement il affronte ça, mais sa conviction touche au cynisme pour aller jusqu'au bout. Il y a même une attraction de sa propre mort, c'est pour ça qu’il nous trouble à ce point.

 

Que vous a inspiré son lien avec Sganarelle ?

Sganarelle et Dom Juan sont tout le temps sur scène. Molière jouait Sganarelle, c'est donc très intéressant de montrer ce tandem. Je me suis aussi appuyée sur des lectures, évidemment de Sade et de son valet Latour, qui était aussi son âme damnée. C'est un duo dans les sales coups, avec des choses ignobles. C'était un tandem absolu. C'est aussi un regard sur l'Ancien Régime qui dit que l'amitié entre deux hommes ou quelque chose de cette fascination réciproque ne peut pas avoir lieu parce qu'il y a une fracture sociale. Il y a quelque chose qui ne s'accomplit pas entre eux en raison de l'endroit où ils sont socialement, mais qui opère quand même parce qu'il y a des rapprochements sans arrêt, des effets de miroir. Quand Sganarelle reste quelques minutes tout seul ou avec un autre, il est en train de dénigrer son maître d'ailleurs.

 

Et les femmes ?

J'ai multiplié les figures féminines en chair et en os parce que, sauf Elvire, Charlotte et Mathurine ne font que passer. Je trouvais que pour exprimer l'espèce de désir morbide de chair de Dom Juan, il fallait vraiment des figures féminines. C'est pour ça qu’il y a des personnes que j'ai multipliées sur scène.

Il me semble que dans cette mécanique de l'Ancien Régime, et dans celle du 18e siècle — j'ai fait glisser le libertin 17e vers le libertin 18e — il y a plus de sensualité et un rapprochement avec notre propre sensibilité. Cette mécanique-là, qui est une espèce de patriarcat redoutable, fabrique le malheur des femmes. Démonstration est faite, le patriarcat les sacrifie, mais il fait aussi le malheur des hommes. Il fabrique des monstres en fait, et j'ai beaucoup insisté dans une scène sur ce qui m’est apparu absolument capital.

 

Le patriarcat fait le malheur des hommes ?

Quand j'ai relu la pièce, je cherchais un peu la clé de la faille parce que le génial Molière n’est pas simplement le deus ex machina, il nous raconte toujours le cœur humain et l'ambivalence des êtres. Et là, me semble-t-il, la clé est entre le père et le fils, c'est-à-dire dans le système de la transmission patriarcale. Je voulais vraiment faire entendre ce que dit le père, qui est d'une violence inouïe quand il dit « par la honte de vous avoir fait naître ». Comment construire avec votre père aussi dominant ? Son rejeton, il le méprise. Il lui signifie plusieurs fois qu'il n'entrera pas dans la lignée de ses ancêtres, qu'il n’en est pas digne. Il le met hors-jeu d'entrée. Chez certains pères c'est connu, aujourd’hui encore.

Et c’est ce qui engendre la séduction, enfin le désir de séduire, mais morbide. Ce qu'il fait à Elvire, et qu'il est censé faire à beaucoup d'autres, c’est quand même une mort sociale programmée. Une jeune femme qui quitte les ordres pour se marier était socialement condamnée.

 

Mais aujourd'hui encore les femmes sont condamnées, avec les agissements du prédateur Epstein, et la réaction par la mouvance #metoo qui n'en finit pas de dénoncer les séducteurs sans morale. Tout ça est dans la pièce.

Oui, ça résonne parce que c'est ambivalent, et le propos de Molière est toujours de nous troubler. Bien sûr que ce personnage est condamnable, son comportement est ignoble. Et en même temps il nous fait entendre que cet homme-là affirme une certaine liberté. Il a une espèce d'entêtement vers la mort. Il joue avec elle. Il se sait condamné socialement, il sait très bien que quelque chose de l’ordre du complot est autour de lui. Néanmoins, il s'entête. Il y a aussi une forme de liberté dans cet entêtement.

Molière n'est jamais tout d'une pièce. C'est pour ça que monter Dom Juan, c'est montrer la subtilité, comme celle du désir d'Elvire. Ce que nous dit Elvire c'est que quand on a aimé, les traces de l'amour restent, dans la tête et ailleurs. Même si on a construit un autre projet, même si on a analysé et compris notamment la transgression, l'abandon, la violence qui lui est faite, le corps a encore le frémissement du désir. Et ça aussi je voulais le montrer parce que chez Molière le corps c'est quelque chose de très important, et qui dénonce autre chose que les mots dits par les personnages. Elvire est encore désirante, et elle va aller contre son propre désir. Dans la deuxième scène avec Dom Juan, j'ai fait résonner très fort ces « non » qui sont dans le texte et que généralement on fait peu entendre. Là ce sont deux non catégoriques à la face du monde. Pour elle-même d'abord, mais aussi pour affirmer quelque chose et se refuser à Dom Juan. Et là, Molière nous montre que Dom Juan est sans arrêt en échec. L'ossature de la scène, c'est le coitus interruptus. Jamais il ne va au bout de son projet. Tout est sans arrêt empêché. Molière est sur ce point-là un dramaturge génial. Chaque fois que ça va s'accomplir, il le frustre. Donc l'autre va plus loin, mais il est frustré et, de frustration en frustration, et par entêtement, il va jusqu'à la mort. C'est un homme qui ne s'accomplit jamais, dont le désir n'est jamais accompli. On voit un homme qui s'épuise de projets soi-disant amoureux. C'est d'une cruauté absolue. Et c'est ça qui fait que c'est splendide.

Quand on met en scène Molière au carré, de mon point de vue ça ne marche pas parce que le génie de Molière, comme tous les grands dramaturges, c'est de nous dire nos ambivalences? Nous qui sommes seuls en fait on l'admire aussi ce bourgeois, on le désire. On ne sait plus trop où on en est. Évidemment, comme toute bonne personne, on va condamner ça. Il est mort et c'est très bien. Mais on jouit aussi dès les premières répliques de savoir que cet homme va être mis à mort. On est dans le paradoxe. Il joue avec nous en disant : tu en es où de tout ça toi dans la salle ?

 

Dans notre imaginaire, Dom Juan c'est l’éternel séducteur…

Et c'est faux. C'est un homme qui rate tout, qui va de faux mariage en faux mariage. En plus il joue avec le droit, il joue avec le droit sacré. À l'époque où Molière écrit, il n’y a pas pire que le mariage. Il n’y a pas plus grand engagement devant Dieu et les hommes que le mariage. Donc il y va fort.

Moi ce qui m'intéresse dans ce que propose Molière, c'est son empêchement. En fait il est très affaibli si on le regarde, il va vers l'abîme tranquillement. Et c'est pour ça qu'il y a même une scène que je voulais comme une hallucination. Il n’était pas question de faire rentrer une espèce de mécanique de théâtre, de grande machine, c'est un univers psychique, il est enfermé en lui-même, donc c'est quelque chose de l'ordre de la vision. Il est plein de sa transgression.

 

Vous l'enfermez dans sa chambre d'ailleurs…

Oui. Au fond le parallèle avec Sade m'a beaucoup aidée. Il était tout le temps enfermé, et sans arrêt il faisait du théâtre. Chez lui, il était dans la représentation des choses, à défaut de faire aboutir son propre désir. Il le représente comme ça en prison. Même chez les fous à Charenton, Sade n'a de cesse de faire du théâtre, avec les fous et puis avec des comédiennes et des comédiens qu’il finit par faire entrer dans l'établissement. Donc il y a quelque chose aussi qui parle du théâtre comme toujours, et plus que jamais dans Dom Juan. C'est pour ça que je trouve beaucoup plus intéressant de faire de Charlotte et de Mathurine des comédiennes qui jouent. Faire rentrer la fausse campagne dans un salon, ça m'a toujours un peu gêné. Et puis il se donne en spectacle et il est assez heureux.

 

Il y a une grande correspondance avec votre esthétique décors costumes qui tient à la fois du comique, du décalage, de l'ambivalence justement. Elle intervient, accompagne les mots et les corps. Comment l'avez-vous conçu ?

Cet aspect-là me tient vraiment à cœur. La traduction par la plastique du théâtre m'importe autant que la compréhension des mots. Il faut que le public reçoive aussi par la rétine, dans le plaisir sensuel des matériaux, des couleurs, de la lumière. Que le public le reçoive autant que par le texte qui est dit. Que ça parle à l'intelligence et aux sens, qui doivent être absolument liés. Quand je travaille, quand je commence à lire, je fais tout de suite des notes de couleurs, de décors, de matériaux. Et quand les comédiens arrivent, le décor est là. Et j'ai déjà rassemblé des choses pour les costumes. L'atmosphère, les matériaux, les couleurs sont déjà là. Tout cela a autant d'importance.

 

Vous avez dirigé de 2011 à 2022 le théâtre de La Criée à Marseille, votre ville natale. Que retenez-vous de cette expérience ?

Pour le dire simplement, ça a été une aventure qui peut vous consumer tant vous donnez de votre personne, de votre énergie. C'était comme si c'était écrit, c'était ma ville où je revenais.

Ce moment de partage avec le public, j’en reconnaissais très bien la sociologie, je connaissais très bien le mouvement de la pensée, la sensibilité. Je suis arrivée dans un théâtre qui était plein d'amis, mais dont la structure était en souffrance. Jean-Michel Vilmotte l’a vraiment redessiné et on a réussi à faire entrer là-dedans de la lumière, de la santé, de la joie. Après, ce qui m'a intéressé c'est d'ouvrir le public, d'avoir un public extrêmement large et de changer un peu le modèle du CDN. Les deux premières années on m'a demandé "Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous devez faire du théâtre." Et évidemment, il y avait aussi de la danse, du cirque… Donc changer un peu ce modèle parce que j'aime ce qui est transdisciplinaire, j'aime beaucoup le mélange des art. Enfin c'est l'aventure humaine, l'aventure de plateau bien sûr. Là je ne pense pas tellement à mes propres créations parce que j'ai eu tant de plaisir à tous les soirs accueillir d'autres artistes, les voir à l'ouvrage.

Le bonheur d’accueillir les grands concertistes, et le lendemain Phia Ménard ou Jean Bellorini. Peut-être que ce qu'il me manque aujourd'hui c'est précisément de ne plus rêver à l'architecture, et surtout le soir quand je voyais d'autres investir le plateau, c'était vraiment une grande émotion. Puis le rapport avec le public bien sûr et avec mon équipe aussi. J'ai eu pendant 11 ans la chance de travailler avec des gens fantastiques et on n'a jamais eu aucune difficulté d'ordre social. C’était fraternel vraiment. L’aventure humaine a requis beaucoup de force et de disponibilité, c'était à 150 %. Mais on a fait je crois du bon travail.

 

Vous êtes à la fois metteure en scène, scénographe, créatrice de costumes, amoureuse des objets, conceptrice d'expositions. À travers Mademoiselle, la compagnie que vous avez fondée en 2010, que transmettez-vous de tout cela ?

Vous parlez de transmission, ça me touche beaucoup. Au ministère, on m’a dit de la compagnie "Mais ça n'existe pas !" J'ai dit "Bon, on va l'inventer." Théâtre, arts visuels, travail avec les écoles d'art. Je travaille beaucoup avec cette idée de transmettre, au public bien sûr mais aussi aux écoles d'art, comme celle de Monaco. Pour la future exposition au Palais des papes en juin, Peu de ressemblance avec la réalité n'est pas purement coïncidence, je travaille avec les Beaux-Arts d'Avignon. Et dès que je peux je suis souvent à l'université pour des masterclass, et là je vais travailler au Quai d’Angers avec de jeunes acteurs. Cette transmission, c'est très important. Cette réciprocité m'intéresse beaucoup. Et la sensibilité des jeunes générations, c'est quelque chose qui nous renseigne beaucoup sur le mouvement de la société, et de nos corps.

 

C’est ça pour vous le théâtre ?

Le théâtre c'est toujours l'intelligence de l'autre, l'énergie de l'autre, c'est toujours savoir être, et c'est autant donner que recevoir. À 14-15 ans, j'ai choisi le théâtre alors que je voulais peindre. Mais comme j'étais un peu mutique et très réservée, je suis allée vers l'équipe. La solution c'est souvent l'autre. La rencontre avec le public chaque soir c'est une histoire folle. C'est la deuxième saison pour Dom Juan, et la pièce restera disponible en tournée. J'espère qu'on reprendra à la saison prochaine. J'aimerais aussi une reprise à Paris.

 

Parlez-nous de Zone d’attente, votre prochaine création… 

Ce spectacle n’est pas du tout basé sur un texte, ce n'est pas du tout un texte de répertoire. C'est du slapstick, quelque chose qu'on écrit à la scène avec une très grande préméditation avant. Là aussi c'est beaucoup de musique, de rythme.

Il s’agit d’une zone moderne perdue dans une zone dont personne ne comprend la mécanique. Cette écriture c’est un peu une intuition pour dire les bruits de notre monde actuel. C'était peut-être plus adéquat. Zone d’attente est en cours de de création. J'en suis au décor, qui est en train d'être fabriqué. Puis on répète en novembre-décembre pour une création en janvier 27. Moi je prémédite beaucoup.

 

DOM JUAN de Molière

Mise en scène, décor et costumes Macha Makeïeff. Avec Xavier Gallais, Joaquim Fossi, Khadija Kouyaté, Xaverine Lefebvre, Anthony Moudir, Irina Solano, Pascal Ternisien, Vincent Winterhalter et la mezzo-soprano Jeanne-Marie Lévy. Création en mars 2024 au TNP de Villeneuve.

Représentations les 5, 6 et 7 mars à l'opéra Comédie de Montpellier dans le cadre de la saison de la Cité européenne du théâtre, Domaine d'O.

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