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Mot de passe oublié ?Empreinte d’une grande Vénus, le moule du corps nu d’une femme enceinte réalisé par l'artiste Prune Noury, accueille les visiteurs à l’entrée de « Bonnes mères », la nouvelle exposition du Mucem, visible jusqu’au 31 août à Marseille. Ses deux commissaires, Caroline Chenu, chargée de recherches au musée national marseillais, et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, consacrent un événement à la maternité, « une expérience universelle mais profondément méditerranéenne » à leurs yeux, comme le dit la seconde. Elles accrochent un sous-titre en forme de mot d’ordre au catalogue, « défaire les mythes, libérer les mères ! », résumant une note d’intention qui a guidé leur travail. Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, le Mucem fait œuvre d’histoire de l’art et de traditions populaires, de réflexions anthropologique et sociétale, en instaurant des correspondances entre mythes, œuvres antiques, classiques et contemporaines, et « enjeux, passés, présents et futurs de cette expérience ». Petites terres cuites, grandes peintures, sculptures, toiles, extraits de films, installations monumentales, affiches, couvertures de magazines… 350 œuvres et pièces sont présentées dont un tiers sont issues des collections du Mucem. Certaines avaient été montrées en 2023 au Fort Saint-Jean dans le cadre de l’exposition Les maternités de A à Z.
Représentations mythiques et symboliques. Le parcours de Bonnes mères est construit autour de trois thématiques principales, elles-mêmes traitées en plusieurs sous-thèmes. La section Déesses mères s’intéresse aux représentations mythiques et symboliques de la maternité avec, en premier lieu, des terres cuites représentant des divinités. Celles-ci font écho à une sculpture de Louise Bourgeois, Nature study 1984, sphinge sans tête aux multiples mamelles, évocation de la mère nourricière. Elle-même est mise en regard avec l’Artémis du temple d’Éphèse, sculpture du IIe siècle. Dans cette première partie, figurent bien sûr les représentations liées aux cultes et aux mères des religions monothéistes. Dans la ville de Notre-Dame de la Garde, La Bonne Mère, comme disent les Marseillaises et les Marseillais, dont la statue vient tout juste d’être restaurée et redorée, cela allait de soi. Tout autour de la Méditerranée, des amers dédiés aux marins ont été coiffés de statues de Notre Dame. L’exposition s’y attarde avec plusieurs œuvres dont La Vierge à l’enfant, grande composition photographique de Pierre et Gilles sous les traits de la comédienne et réalisatrice Hafsia Herzi et de sa fille Lorie, ou encore avec La vierge à la grenade, du peintre Renaissance Sandro Botticelli, prêtée par la Fondation Carmignac. Les mères patriotiques sont elles aussi convoquées, ces allégories féminines de la République représentées ici entre autres par un buste de Marianne à l’effigie de Brigitte Bardot ou encore par une acrylique sur carton d’Andrea Bowers, Marianne is a transfeminist, inspirée d’une affiche de propagande pour l’enrôlement de soldats durant la première guerre mondiale.
La vraie vie des mères. Après les mères imaginaires ou symboliques, Bonnes mères s’attarde, dans sa deuxième partie, sur la réalité de la condition féminine et de la maternité avec Femmes en vie. Ici, le pluriel donné au titre de l’exposition prend un sens beaucoup plus sensible. Il y est question du corps des femmes et de leur pouvoir de donner la vie, de l’arrivée des règles à la puberté, du savoir multimillénaire des sage-femmes aux prises avec des problématiques très actuelles, des luttes pour le droit d’être mère ou de ne pas le devenir, de la liberté de disposer de son corps, de l’épuisement maternel avec la charge à la fois mentale et physique que portent les mères devant mener de front vie professionnelle, vie matrimoniale et maternité, de la notion de « village pour élever un enfant » qui fait appel à la responsabilité parentale mais aussi aux structures d’accueil des enfants dont les professionnelles ne bénéficient ni de la reconnaissance sociale ni de la valorisation salariale à hauteur de leur apport au développement social. Introduite par un court film muet d'Alice Guy, première réalisatrice de l'histoire du cinéma, dans lequel on voit la comédienne expliquer comment les garçons naissent dans les choux, cette section Femme en vie est illustrée d'objets, à l'instar d'instruments d’obstétrique par exemple. Y est présenté Le cintre, de l'artiste Laïa Abril, avec lequel les faiseuses d'anges pratiquaient l'avortement. Tout près, les boites dans lesquelles la Mater Dolorosa pouvait déposer son nouveau-né, placées dans les murs des institutions aptes à le recueillir. Une tour d’abandon en bois du XIXe siècle témoigne de la pratique. Cette section, de loin la plus réaliste, la plus émouvante et la plus sombre parfois, présente plusieurs œuvres majeures comme SuperOum Zelij de Fatima Mazmouz, Lidagat de Clara Rivault, Matrix of the world de Laetitia Ky (réminiscence de L’origine du monde de Gustave Courbet) ou encore Blue Goddess Thoëris Hippo Lampe, un hippopotame aux dents acérées, figure antique de la maternité et symbolisant la mère protectrice, que Niki de Saint Phalle a réalisé en 1990.
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La transmission. Le fil, troisième et ultime partie de l’exposition, « retrace les relations complexes unissant les mères et leurs enfants » : la relation mère-fils, illustrée par un splendide portrait photographique d’une mère et son fils culturiste au Caire de Denis Dailleux, les relations mère-filles avec le Cœur de Viana, pendentif en argent filigrané et doré, qui dessine un corps féminin, traditionnellement offert au Portugal par leur mères aux jeunes mariées. L'artiste Joeana Visconceios s'empare du Cœur de Viana avec une installation monumentale réalisée par l'entrelacement de couverts en plastique rouge. Ce symbole d’espérance et de vitalité évoque aussi, par le choix des matériaux, les tâches domestiques auxquelles les femmes restent souvent assignées : la boucle est bouclée, « Bonnes Mères » s’écrit au pluriel.