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Caroline Chenu : « Dire la pluralité des maternités »

par Pierre Magnetto
Caroline Chenu, co-commissaire de « Bonnes Mères ». © Amande Art
Caroline Chenu, co-commissaire de « Bonnes Mères ». © Amande Art
exposition Publié le 27/03/2026
Chargée de recherches et de collections au service de la conservation du Mucem, Caroline Chenu est, avec la présidente de la Fondation de la Femme Anne-Cécile Mailfert, co-commissaire de « Bonnes Mères ». Elle explique ici leur cheminement pour imaginer cette exposition dédiée à la maternité présentée au Mucem jusqu’à fin août.

Pourquoi avoir choisi d’aborder le thème de la maternité à travers une exposition ?

C’est le fruit d’une réflexion de longue date sur la maternité. En 2023 j’avais proposé un abécédaire (Les maternités de A à Z au fort Saint-Jean, de mai à novembre 2023 - NDLR). Tout le monde a une mère, même si elle est partie, même si elle est absente ou « abandonnante ». Cette expo on l’a voulue accessible à tous, physiquement et intellectuellement, avec des œuvres très bavardes, qui créent un dialogue visuel entre elles et ne nécessitent pas forcément de médiation pour pouvoir se l’approprier, quelle que soit sa familiarité avec les musées et l’histoire de l’art, et avec plusieurs niveaux de lecture. L’exposition s’adresse aux mères, aux fils et aux filles dans leur relation avec leur mère. Elle s’adresse aux femmes qui ne veulent pas d’enfant et qui sont souvent celles qui ont le plus réfléchi à la maternité, aux femmes qui n’en ont plus, aux femmes qui ont le regret d’en avoir eu. On aborde la maternité avec un regard très large qui a à voir avec celui porté par la société.

 

Le titre de l’expo est écrit au pluriel, quel sens voulez-vous y donner ?

A Marseille la Bonne mère est partout, il y a la pizza Bonne mère, la poissonnerie Bonne mère… Elle est célébrée par les rappeurs marseillais, par les artistes… C’est une expression populaire qui au départ signifie « bonté divine ». Catholique ou pas, à Marseille tout le monde va à la Bonne mère, c’est un lieu œcuménique. En même temps, ce nom est parfaitement identifiable au-delà de la ville. Le pluriel c’est une manière de dire la pluralité des maternités. Il y a la Bonne mère, mais on l’interroge aussi car elle est mère et vierge à la fois, ce qui est quand même un oxymore, et il y a une forme d’injonction à cette perfection idéale et inatteignable. Donc mettre au pluriel c’est dire que les maternités sont diverses, une mère ne va pas forcément se comporter de la même manière avec ses différents enfants, avec le fils, la fille, l’aîné, le dernier né. Les femmes sont traversées par plusieurs formes de maternité. Une même femme peut avoir eu dans sa vie une fausse couche, avoir dû faire appel au corps médical pour l’aider à devenir mère. Il n’y a pas de représentation monolithique de la maternité. Et puis si elle a la chance de vieillir, une femme va devenir grand-mère ce qui est une autre forme de maternité. Il fallait dire ce pluriel quand la société porte une représentation assez archétypale des mères et des mères méditerranéennes.

 

Il n’y a rien de plus universel que la maternité, pourtant vous lui prêtez une singularité méditerranéenne, en quoi y a t-t-il singularité ?

C’est un peu une image d’Épinal mais, cela étant, en Méditerranée l’enfant est roi. On le sent bien à Marseille qui est sans doute la ville de France où il y a le plus d’associations de femmes et de mères. Elles seraient protectrices, nourricières, généreuses, et nous assumons ces lieux communs que l’on déroule dans toute l'exposition. Les artistes contemporaines de Méditerranée — on a beaucoup travaillé avec des artistes franco-algériennes, franco-marocaines, franco-libanaises, etc. — révèlent plusieurs facettes de mères protectrices, de mères qui vont montrer les dents, comme la Thouéris de Niki de Saint Phalle qui, si on s'approche trop de ses petits, devient l'ultra-mère. Les artistes contemporaines s'emparent de la question pour dire à quel point la maternité devient matrice de leur création, alors que dans les pays du nord ou chez les peintres anciens comme Dürer, Cranach, Brueghel l’ancien, la maternité est partout dans la rue mais moins sacralisée. On voit les femmes allaitant à la taverne, dans les fêtes… alors que chez les peintres italiens c'est la vierge à l'enfant. A contrario, dans les pays du Nord, les artistes revendiquent d'être créatrices et pas procréatrices, d'être productrices. et pas reproductrices. Elles mettent la maternité à part, comme une entrave ou un empêchement, alors qu'en Méditerranée où plus de choses sont mêlées et entremêlées, la maternité n'est pas vue comme un passage obligé mais comme un moteur, y compris dans l'art.

 

L’exposition est conçue en trois parties, les représentations imaginaires, symboliques, allégoriques, la réalité de ce que c’est qu’être femme, devenir mère et donner naissance à un enfant, enfin une partie consacrée au lien, à la transmission. Comment avez-vous travaillé ces trois thèmes ?

Les trois parties sont très différenciées. Nous voulions une exposition accessible à tous y compris aux enfants. Il fallait qu'elle soit simple mais avec une réelle exigence scientifique, pour moi c’est ça une exposition réussie. C’est une exposition qui ne soit pas bêtifiante, qui s'adresse à tous et qui en même temps élève au sens où une mère peut élever ses enfants sans être uniquement didactique ou pédagogique. Nous voulions une exposition qui amène à réfléchir à partir des outils que l’on porte en soi. La première partie commence avec les grandes mères, se poursuit avec les naissances sans matrice, sans corps de femmes, un fantasme présent dès l’antiquité mais aujourd’hui encore avec ces histoires d'utérus artificiels qui reviendraient à se passer des femmes qui ont la puissance d'enfanter. Ensuite on passe aux cultes, aux grands monothéismes, aux mères nourricières, aux vierges de tendresse, aux mères patriotiques. La transition se fait avec le film La fée aux choux sur les enfants qui naissent dans les choux, un des tout premiers films datant de la naissance du cinéma. Après, on entre de plain-pied dans les réalités avec Femmes en vie. On voulait parler du corps des femmes traversé par des fluides, animé par le sang, le lait, par tout ce qui fait vie. Cette partie peut être troublante, surtout pour les hommes, mais on n'est pas là pour briser tous les tabous et mettre tout sur la table, on est là pour qu’il y ait une forme de reconnaissance des vécus des femmes par une société faite et pensée par les hommes. Nous voulons poser ces questions, amener une réflexion sans pour autant donner de réponses. La troisième partie, qui finit sur ce grand cœur de Joana Vasconcelos, on la voulait plus joyeuse. On assume des lieux communs avec les fils, les filles, les mères, mais les enfants élèvent les parents autant que les parents élèvent les enfants, et c’est ce va et vient aussi qu’on voulait mettre en avant, comme la question de la transmission avec les contes, la nourriture, le quotidien.

 

"Bonnes Mères" au Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée à Marseille, jusqu'au 31 août.

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