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À L’IMA, les Esclaves en Méditerranée sortent de l’oubli

par Véronique Giraud
Maquette d'une galère patronne. On y voit les bancs de rames qu'occupaient les captifs. Un drapeau représentant la Vierge Marie souligne la mission catholique de cette flotte de galère. ©RIvaud/NAJA
Maquette d'une galère patronne. On y voit les bancs de rames qu'occupaient les captifs. Un drapeau représentant la Vierge Marie souligne la mission catholique de cette flotte de galère. ©RIvaud/NAJA
Pages du grand album de dessins aquarellés réalisés par le chevalier toscan Ignazio Fabroni dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Y sont dépeints les esclaves au repos ou occupés à des tâches quotidiennes. © Rivaud/NAJA
Pages du grand album de dessins aquarellés réalisés par le chevalier toscan Ignazio Fabroni dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Y sont dépeints les esclaves au repos ou occupés à des tâches quotidiennes. © Rivaud/NAJA
exposition Publié le 08/04/2026
Captifs, esclaves, galériens, maures, forçats aux XVIIe et XVIIIe siècles ressurgissent du passé des deux rives de la Méditerranée dans la nouvelle exposition de l'Institut du Monde Arabe à Paris.

Il y eut plus de deux millions d’esclaves en Europe ! C’est pourtant la première fois qu’une exposition se consacre aux « Esclaves en Méditerranée ». Chercheurs et historiens de l’art se sont penchés sur les traces laissées par ces hommes et ces femmes capturés de part et d’autre de la Méditerranée jusqu’au XIXe siècle. Si l’histoire des esclaves noirs en Amérique et celle de la traite négrière Atlantique est désormais mieux documentée et exposée, la vie des esclaves en Méditerranée a été oubliée, occultée et, pour la première fois, des objets, des tableaux, des dessins, des archives, des lettres, des livres, sont réunis par l’Institut du monde Arabe pour témoigner du phénomène. Les esclaves eux-mêmes ont représenté leur asservissement pas des dessins, des cartes, par leurs propres mots écrits dans des lettres ou gravés sur les murs.

 

En descendant les marches qui mènent à l’exposition, les noms de captifs, de religions et de couleurs de peau différentes, sont égrainés en italien, en arabe, en français. Pour les cinq commissaires scientifiques, Meredith Martin (New-York University), M’hamed Oualdi (sciences po), Gillian Weiss (Case Western Reserve University), et Djamila Chakour, chargée des collections de l’IMA, il était moins important d’éclairer le système de cet esclavage que la vie de ces humains entravés. L’exposition met l’accent sur plusieurs ports de Méditerranée, Marseille, Alger, Gênes, Livourne, La Valette, où se tenaient les marchés aux esclaves et d’où partaient les galères.

« Les systèmes d’esclavage étaient réciproques » précise l’historienne Gillian Weiss. On sait que les soi-disant corsaires barbaresques ont pris des chrétiens au Maghreb, aux XVIIe, XVIIIe et début XIXe siècles, mais on ne sait presque rien, surtout en France, d’un système qui était réciproque et que des musulmans étaient capturés ou achetés dans les marchés méditerranéens pour ramer sur les galères françaises ». L’idée répandue qu’en France on met le pied dans le pays de la liberté est mise à mal par les témoignages artistiques et documentaires.

 

 

Les quatre maures. Le parcours débute au port de Livourne où une œuvre en bronze monumentale entoure le socle de la statue en marbre du grand-duc Ferdinand 1er de Médicis. Intitulée Quattro Mori (Les quatre maures), elle a été réalisée par le sculpteur toscan Pietro Tacca entre 1623 et 1626, et c’est le monument le plus célèbre de l’esclavage en Méditerranée dans l’Europe moderne. Les esclaves dits « maures » peuvent être originaires du Maghreb, des musulmans ou bien des Africains de peau foncée. Pour reproduire les quatre maures enchaînés aux pieds du Médicis, l’artiste fut autorisé à entrer dans le bagne de Livourne où il choisit ses modèles. Deux ont été identifiés, Ali Salettino, un solide galérien de Salé (Maroc actuel) et Morgiano, un jeune homme originaire d’Alger. Réaliste et d’une grande humanité, cette représentation est devenue un symbole, et inspiré maintes reproductions. Ainsi d’une paire d’esclaves enchaînés réalisée en porcelaine tendre comme décoration de table, aujourd’hui dans les collections du musée Adrien Dubouché. Les captifs de Tacca ont été représentés en bois, cire, céramique, bronze, donnant une grande visibilité à ces corps entravés. Dans l’exposition, un esclave maure semblant implorer de l’aide a été sculpté en bois dans un atelier de l’arsenal de Brest. Tout près, un esclave surmonte un tronc à offrande de l’église Saint-Éloi de Dunkerque destiné à l’ordre des Trinitaires, en charge du rachat des catholiques en terres musulmanes.

Au XXe siècle, Quattro Mori exerce toujours son attraction symbolique comme en témoigne un rassemblement de membres du mouvement antiraciste Black Lives Matter devant l’œuvre de Tocca.

 

 

 

Les galériens. L’exposition consacre un espace aux galères, ces immenses bateaux dont les fonds étaient peuplés d’esclaves rameurs au XVIIe siècle. Maintes représentations et archives en témoignent, tel ce document indiquant que 54 esclaves ont été achetés en Afrique du Nord pour les galères du roi Louis XIV. On donnait à ces hommes, pour la plupart musulmans, le nom de galériens. Leur acquisition était soigneusement enregistrée comme le montre un livre de comptes recensant les prix d’esclaves musulmans achetés à Malte, avec l’identité des nouveaux captifs, comme moyen de les repérer en cas d’évasion ou de rachat par un autre propriétaire. Petit à petit la France cessa d’acheter les esclaves Turcs, et les galères furent supprimées en 1748. La tradition de l’esclavage a duré plus longtemps en Italie, où les esclaves étaient destinés ensuite à un usage domestique. Des artistes les y ont abondamment observés, dessinés, peints, sculptés, et un grand album de dessins aquarellés livre des scènes de vie de galériens et d’habitants de Toscane à la fin du XVIIe siècle. Ces croquis, réalisés par le chevalier Ignazio Fabroni dans la seconde moitié du XVIIe siècle, dépeignent ces hommes au repos ou occupés à des tâches quotidiennes avec beaucoup d’humanité, souligne M’hamed Oualdi : « C’est toute l’ambivalence de la représentation de l’esclavage en Méditerranée. C’est une grande violence et c’est parfois de ne pas considérer ces hommes et ces femmes comme des sous-êtres ».

 

 

La religion. Quelle que soit leur origine, les esclaves musulmans, les juifs maghrébins captifs, avaient le statut d’esclaves « turcs » (catégorie juridique). On les distinguait avec leur crâne rasé et un toupet de cheveux au sommet de la tête. Présenté dans l’exposition, le canon en bronze de Jean Baubé, considéré comme l’un des plus beaux canons de marine, orné en son sommet de la tête d’un esclave « Turc ». Un dessin aquarellé représente un Cadi des esclaves turcs à Malte (1778). Le cadi, qui exerçait les fonctions de juge et de notaire, assistait aux marchés aux esclaves. La pression de la conversion au catholicisme était forte, pourtant « les musulmans convertis n’étaient pas forcément immédiatement libérés, ils gardaient leur statut d’esclaves » précise Meredith Martin. Les historiens ont notamment travaillé sur le cas d’un évêque de Marseille qui avait converti de nombreux musulmans au christianisme, ainsi que sur les messes autour des galères avant le départ en mer, auxquelles devaient assister les esclaves musulmans, tandis qu’au Maghreb, la chrétienté disposait de prêtres missionnaires, de chapelles et de cimetières chrétiens.

 

 

Les liens entre esclavage et art sont illustrés par plusieurs tableaux. Ils font partie des collections des plus grands musées, du Louvre aux musées de Rome mais, notent les historiens, l’histoire de l’esclavage méditerranéen étant tombée dans l’oubli, l’attention du visiteur ne portait pas sur les captifs, pourtant souvent représentés dans les scènes de la vie quotidienne ou d’événements. C’est tout le mérite de cette exposition qui oblige à scruter le détail de peintures comme cette scène de la vie maltaise qui montre en arrière-plan une femme noire et une nourrice allaitant un nouveau-né, ou le rare tableau de Cornelis de Wael, Le repas des esclaves, sur lequel l’exposition invite à porter un nouveau regard. Dans cette œuvre, un « Turc » assis et enchaîné, fume une pipe semblable à celles découvertes à Malte et présentées dans une proche vitrine. Près de lui, un autre mange une soupe de fèves ou de pois chiches. Lui n’est pas « Turc », ce doit être un forçat. Généralement un esclave était enchaîné à un forçat, ils pouvaient ainsi se déplacer car facilement repérés.

Un carton de Charles Le Brun, le peintre de Louis XIV, représente un esclave « turc ». Destiné au plafond de l’escalier menant au salon des Ambassadeurs à Versailles (prêt du Louvre), cette grande esquisse vient rappeler que Colbert avait fait venir, de Marseille à Paris, deux esclaves musulmans pour qu’ils posent pour les artistes de l’académie royale. Les captifs musulmans et chrétiens ont donc assez couramment servi de modèle aux artistes. Certains étaient eux-mêmes artistes ou copistes comme le montrent plusieurs œuvres représentant les activités musicales des esclaves de part et d’autre de la Méditerranée et deux partitions de musique composées par un corsaire et artiste de l’empire ottoman.

 

 

Les activités des esclaves. Dans le monde chrétien et dans le monde musulman, les esclaves exerçaient des travaux. Les galériens ne travaillaient sur mer que quelques mois par an, le reste du temps ils étaient embauchés dans le port par des entreprises, des industries, vendaient du café ou des petits objets qu’ils avaient confectionnés, des talismans, jouaient de la musique, pour gagner un pécule améliorant leur quotidien ou l’économisant pour se racheter plus tard. Un tableau représente l’arsenal de Marseille où les esclaves étaient embauchés à la construction des galères. Certains travaillaient aussi pour des artistes. Les archives nationales révèlent que le sculpteur Pierre Puget engageait des esclaves pour travailler dans son atelier installé dans l’arsenal de la cité phocéenne. Pendant la grande peste de Marseille en 1784, on avait promis la liberté à ceux qui acceptaient de déplacer les cadavres des pestiférés pour les inhumer loin de la ville.

 

 

Mots d’esclaves. De l’autre côté de la Méditerranée, les captifs chrétiens vivaient une autre histoire. Les lettres que des esclaves du Maghreb, chrétiens et musulmans, ont écrit ou dicté en sont des témoignages. En correspondant avec leurs familles ou avec leur souverain, ils avaient l’espoir de pouvoir être sauvés ou que leur sort soit amélioré. L’une de ces lettres, poignante, est écrite par une Marocaine captive à Malte. Elle est lue en arabe et en français, et diffusée dans une alcôve. La captive y décrit les sévices que son maître lui fait subir alors qu’elle est enceinte. Sur une autre lettre, écrite au XVIIe siècle à Naples, un captif maghrébin a dessiné la chaîne à laquelle il était attaché avec en commentaire « Ceci est la description de la chaîne ». Des esclaves gravaient également des messages sur les murs des prisons de l’inquisition. Gravées aussi dans la pierre, quatre magnifiques fleurs typiques de l’art ottoman des XVIIe et XVIIIe siècles témoignent de la culture et du talent d’un captif de Malte.

 

 

Et aujourd’hui ? Le parcours des XVIIe et XVIIIe siècle se poursuit et s’achève sur une œuvre d’art contemporaine. Commandée par le musée à Kevork Mourad, Suspended Time est nourrie de l’ensemble iconographique de l’exposition. D’origine arménienne, Kevork Mourad est né en Syrie, dont il a fui la guerre pour aller vivre et travailler à New-York. Suspended Time a été réalisée in situ, en collaboration avec des étudiants. L’artiste est guidé dans sa création par l’histoire, par les patrimoines islamique et byzantin entre autres. Et, depuis une quinzaine d’années, il intègre à son travail des détails du vocabulaire architectural sumérien. Avec cette œuvre inédite, en partie reliée à son histoire personnelle marquée par le génocide arménien, l’artiste veut transcrire la souffrance infligée à l’homme par ses congénères. Elle réveille l’oubli de l’esclavage après la prise d'Alger par les troupes françaises en 1830 et ravive les débats contemporains sur les œuvres d'art qui ont représenté l'esclavage, y compris les Quattro Mori.

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