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Mot de passe oublié ?La guerre d’Espagne fait partie du récit de l’histoire de l’Europe, mais le silence imposé au peuple espagnol pendant les trente-six années de la dictature franquiste s’est reporté sur les générations suivantes. Pourtant, exécutions sommaires, emprisonnements de masse, travail forcé, censure, surveillance policière, furent le lot de la terreur, du premier au dernier jour du régime. Les fosses communes dans lesquelles ont été jetés les corps des « ennemis politiques » n’ont pas toutes délivré les identités à ce jour. Un tel régime n'a pu qu'engendrer la peur… et le silence. Considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’Espagne contemporaine, l’historien britannique Paul Preston y a consacré trente années de recherches, avec près de 850 pages publiées en anglais sous le titre The Spanish Holocaust (2012), traduites en français. Comme d'autres exilés, l’écrivain Michel del Castillo (1933-2024), qui a vécu cette histoire dans sa chair avec une mère républicaine espagnole condamnée à mort au début de la guerre civile, publia en 2008 un récit soigneusement documenté Le temps de Franco. Le Caudio est mort en 1975, sans jamais avoir été jugé. Pire, l’amnistie de 1977, bien nommée « pacte de l’oubli », a scellé les lèvres. En 2022 encore, la loi sur la mémoire démocratique (qui complète la loi de 2007) n'a été adoptée qu'à une courte majorité. La mémoire collective est d’autant mise à mal dans un pays devenu démocratique, mais incapable de condamner formellement cette dictature. Et que dire de la mémoire individuelle ?
C’est à cette mémoire que Faustine Noguès, née dans une famille de républicains espagnols exilés, fait appel avec Psicofonia. Elle-même ne comprend pas pourquoi, les informations liées à ce passé ne s'imprimait pas dans sa propre mémoire. Corps frêle, sourire radieux encadré de longs cheveux noirs ondulés, la jeune metteure en scène se produit seule au-devant le public. Après avoir lu le court texte présentant le sujet du spectacle, on s’étonne de voir une si jeune femme sur un plateau noir, dénué de décor. Comment peut-elle se confronter à cette histoire de domination armée, conservatrice, religieuse, patriarcale ? Mais le théâtre a ses ressorts, et Faustine Noguès sait les utiliser à bon escient pour mener l’attention des spectateurs jusqu’à son grand-père, jeune témoin de ces atrocités. C’est la voix de cet aïeul que chacun écoute en mettant un casque qui lui est destiné. Faustine est souvent revenue vivre ses vacances chez lui et, bien qu’il soit rétif à raconter ce qu’il a vu, il lui livre peu à peu des instants de vie glaçants. À la fin d’un de ses entretiens, alors que sa petite-fille l’a informé qu’elle veut porter au théâtre cette histoire que le silence recouvre encore, il lui intime de ne pas accomplir ce travail de mémoire, arguant que parler de choses si terribles pourrait les faire revenir…
N'est-ce pas d’ailleurs ce qui se produit aujourd’hui encore ? Les silences qu’imposent les dictatures ne leur sont-ils pas immanents ? On ne peut que saluer le courage de Faustine Noguès de les exposer au public, clairement, sans jugement, juste pour aller à l'encontre de la loi du silence, de l'interdit. Et sans doute avec l’espoir d’aiguiser nos sens pour mieux cerner les prémices dévastateurs et y résister.
Psicifonìa, Silences d’Espagne. Texte, mise en scène et jeu : Faustine Noguès. Le texte paraîtra en avril 2026 aux Éditions l’Œil du Prince. Création sonore et composition : Colombine Jacquemont. Création du 2 au 13 avril au Théâtre de la Cité Internationale - Paris.
Les textes de Faustine Noguès sont publiés aux éditions Théâtrales, aux Éditions l’Œil du Prince et chez Lansman Éditeur. Elle est lauréate des prix Beaumarchais-SACD, ARTCENA, Journées des Auteurs de Lyon… Son théâtre est ancré dans la vie contemporaine : l’accession au pouvoir d’un humoriste punk (Surprise parti), l’impossibilité de ne penser à rien (Moi c’est Talia), le délit de solidarité (Grand pays), le commerce clandestin de carburant frelaté en Afrique de l’Ouest (Impulsion). Elle mène avec le circassien Rafael de Paula une recherche de métissage cirque-théâtre (Mariana Paradise) et met en scène, au sein de la compagnie Madie Bergson, certains de ses textes. Les Essentielles, sa 3e création, a été programmée au TCi en 2024. Elle est en Résidence de création et d’action artistique au TCi de 2024 à 2026.