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Bolloré « au-dessus de tout et de tous »

par Jacques Moulins
Les auteurs préférés de Bolloré dans une boutique Relay © Tréviers/Naja
Les auteurs préférés de Bolloré dans une boutique Relay © Tréviers/Naja
Hors-Champs Médias Publié le 28/04/2026
Continuant sa construction d’un réseau de médias au service des idées d’extrême droite, Vincent Bolloré vient de rencontrer une opposition à laquelle il ne s’attendait pas avec le départ de près de 200 écrivains de Grasset suite à l’éviction d’Olivier Nora.

En 2022, le groupe Vivendi de Vincent Bolloré prend le contrôle de Hachette, premier groupe d’édition en France. Une acquisition faite auprès de Lagardère avec d’autres médias comme Europe 1 et le Journal du Dimanche (JDD). Ce rachat pose un problème au milieu de l’édition et aux libraires qui ne manquent pas de le faire savoir en entamant une action collective auprès de la commission européenne. Car Vivendi possède déjà le numéro deux de l’édition en France, le groupe Éditis, ce qui donnerait une concentration mettant à mal le principe de libre concurrence. Bruxelles leur donne raison et s’oppose à la fusion. En 2023, Vivendi choisit de revendre Éditis et de conserver Hachette qui possède des maisons réputées comme Armand Colin, Calmann-Lévy, Fayard, Grasset, Larousse, Lattès, Stock… Mais également un réseau de diffusion impressionnant avec les 450 boutiques Relay des gares, métros et aéroports. Comme il l’a fait avec d’autres médias en sa possession, Bolloré n’entend pas résumer son acquisition à une opération capitalistique. Il veut contrôler idéologiquement et, pour ce faire, licencie les dirigeants en place et met des hommes et femmes qui sont prêts à sacrifier les lignes éditoriales historiques des journaux et des éditions au profit d’une visée extrémiste. Malgré l’opposition de la rédaction, il nomme en 2023 Geoffroy Lejeune, chroniqueur d’extrême droite, à la tête du JDD pour en changer la ligne, entrainant de nombreux départs de journalistes. Même chose à Europe 1.

Mettre l’édition au pas. Le secteur de l’édition ne va pas déroger à cette ambition politique, mais la tâche est plus complexe. Un éditeur, c’est une réputation bâtie un siècle durant avec des auteurs prestigieux qu’on ne peut malmener. Fayard affiche sur son catalogue les romans de Thomas Mann, Vladimir Nabokov, Ismail Kadaré, et d’une pléthore d’universitaires de renom, notamment dans sa collection historique. Grasset a publié Garcia Marquez, Scott Fitzgerald ou Blaise Cendrars. À ces auteurs, décédés mais respectés par des millions de lecteurs, s’ajoutent les auteurs et autrices contemporains qui, pour la grande majorité, ne partagent pas les idées de Bolloré. La réputation de ces maisons est un gage de sérieux et de qualité qu’il faut préserver. Mais, du point de vue du patron breton, en les mettant au pas. Il est toujours passé en force, il poursuit donc dans cette méthode qui lui a réussi. Chez Fayard, il pousse à la porte Isabelle Saporta en 2024 et impose une nouvelle directrice Lise Boëll, soutien d’Éric Zemmour, qui amène des auteurs nommés Alain de Benoist, Jordan Bardella, Philippe de Villiers… La nouvelle collection de philosophie est abandonnée, des historiens s’en vont, mais la vague reste gérable. Hachette crée même un concurrent du salon du livre en mars dernier pour ses 200 ans. Bolloré s’attaque ensuite à Grasset. Le 14 avril dernier, son PDG Olivier Nora est débarqué, semble-t-il pour avoir refusé de publier un essayiste catholique apprécié de Bolloré, Nicolas Diat.

Les écrivains réagissent. Mais cette fois, les choses ne se passent pas comme prévu. Olivier Nora est un éditeur particulièrement respecté par les autrices et auteurs très divers voire opposés qu’il publie, Bernard-Henri Lévy, Virginie Despentes, Delphine Horvilleur, Pascal Bruckner, Laure Adler, Sorj Chalandon. Surprise : près de 200 d’entre eux se réunissent immédiatement, arrivent à s’accorder sur une lettre ouverte qui annonce « nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ». Ils expliquent clairement : le licenciement d’Olivier Nora « est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création ». Et ajoutent : « Une fois de plus, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux », au mépris de celles et de ceux qui publient, de celles et de ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui les lisent ». Chez Fayard, 70 écrivains emboitent le pas, prêts à mener bataille sur le point délicat des droits des œuvres. Dans la plupart des contrats, ceux-ci appartiennent aux éditeurs pour une durée de 70 ans, empêchant ainsi toute réédition chez un concurrent.

« Un poison pour l’édition ». Bolloré aurait pu faire profil bas et lâcher du lest. Mais, confirmant sa vision idéologique du management des médias qu’il contrôle, il contre-attaque par un billet dans le JDD. Affirmant n’avoir « aucune fonction chez Hachette », il y dénonce « une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous ». Toujours sans craindre la contradiction, le multimilliardaire s’en prend même à la rémunération d’Olivier Nora qu’il oppose à la situation moyenne des Français. L’huile attise bien sûr l’incendie. Plus de 200 éditeurs dénoncent dans une tribune les pratiques politiciennes. Antoine Gallimard, patron du concurrent Madrigal, prend fait et cause pour Olivier Nora et écrit « La politique, quand elle se réduit à la conquête du pouvoir, est un poison pour l’édition ». La réaction va s’amplifiant. Grasset, Fayard, Europe 1 ou le JDD ne sont pas des créations de Bolloré, mais des médias anciens qui ont une histoire et sont faits par des hommes et des femmes bien éloignés des positions extrémistes de Bolloré. Descendant de Louis Hachette dont il rappelle qu’il « était un homme engagé contre l’extrême droite de son époque », Gérald de Roquemaurel, ex-président d’Hachette Filipacchi, la maison mère de Grasset et Fayard entre autres, le dit tout net dans Le Monde du 23 avril : « Les profonds changements éditoriaux à la tête de Fayard et désormais Grasset sont préoccupants en termes de projet politique ». Un collectif d’autrices et d’auteurs s’est également monté pour demander un débat public sur la concentration dans l’édition.

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