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Mot de passe oublié ?La ville d’Arles a de belles architectures vidées de ses habitants ou de ses offices religieux. Avec le festival du dessin, elles se transforment en un majestueux réceptacle de l’art. Frédéric Pajak, qui a cofondé l’événement en 2022 avec Vera Michalsk, est un pionnier en la matière, lui qui a créé la passionnante revue Les cahiers du dessin et auteur de la série Manifeste incertain, ouvrages dans lesquels ses dessins entrent en résonance avec la pensée et la vie d’écrivains, de philosophes et d’artistes. « Quand j’ai commencé la maison d’édition il y a 25 ans on prêchait dans le désert, se souvient son ardent défenseur. Les libraires ne savaient pas où mettre les livres, ils n’osaient pas les mettre avec les livres d’art, et la bande dessinée ce n’est pas la même chose. Aujourd’hui les livres de dessin ont leur place à eux. Le festival c’est une continuation de pas mal de choses que j’ai faites, comme les expositions dans les musées, en Suisse et à la Halle Saint Pierre à Paris ». Aujourd’hui, à en croire la fréquentation de la troisième édition du festival d’Arles, le dessin a conquis le public.
Une édition traversée par l'Italie. Dessinateur lui-même, Pajak n’a cessé d’admirer des auteurs, il les a souvent montrés dans la Halle Saint-Pierre à Paris. Aujourd’hui, alors qu’il a quitté la capitale pour venir vivre à Arles, il poursuit son infatigable chemin vers une meilleure visibilité du dessin. Pour cette troisième édition, il confie que c'est l’amour de la cuisine italienne qui lui a donné envie de faire venir à Arles quelques-unes des créations dessinées de la péninsule. Les autoportraits coquins et cinématographiques de Fellini et ceux, incisifs, de Pasolini, deux personnalités marquantes du 7ème art, font bonne figure sur les cimaises de la chapelle du musée Arlaten. Plus loin, les dessins au crayon d’Umberto Boccioni, qui a saisi un étonnant visage féminin à contre-jour, et ceux d’Umberto Saviano, dont l'étude pour La veuve interroge. Au-delà du papier, le dessin prend vie aussi avec des projections de films, ceux de Fellini et de Pasolini cette année. « Aujourd’hui beaucoup de gens ne savent même pas qui est Fellini, c’était bien de montrer des films italiens. On a beaucoup travaillé pour pouvoir monter une exposition sur l’Italie, ce n'est pas facile. On a par exemple des grandes gravures de Piranese, c’est assez exceptionnel de les voir ». Réunies, les Prisons imaginaires de l'artiste italien fascinent toujours depuis le XVIIIe siècle, tandis que la série Sous les bombes de Lorenzo Mattoti nous ramène aux guerres de notre époque.
Les cinq grandes lanternes en papier d’Irène Dacunha éclairent l’église Saint-Blaise des dessins préhistoriques de Lascaux que l’artiste a reproduits au fusain, à l’encre et au pastel. Selon l'heure, le parcours du festivalier peut débuter sur le parvis de l'édifice. Ce samedi, dans une ambiance de fête joyeuse et populaire, chacun peut s'assoir pour se restaurer en écoutant des chanteurs venus d'Italie. Puis, plan en main, le dessin propose une dizaine de haltes dans la ville, où l'éclectisme des auteurs reflète la richesse d'un art qui attire enfin une attention partagée.
Du rire à la guerre. La vue d'un dessin provoque des sentiments singuliers. L'œil peut juste l'effleurer ou bien le scruter longuement dans les méandres de ses traits, de ses couleurs, de l'expression qu'il renvoie. Dans l’église de l’Archevêché, où est exposée la magnifique collection Karmitz, la visite débute avec un grand papier d’Ernest Pignon Ernest, hommage à Maïakovski. Suivent des artistes prodigieux, à l’instar de Rodin, Géricault, Vincenzo Camuccini et, plus près de notre époque, Vincent Spilliaert, Paula Rego, Chris Marker. Le drame de la guerre est très présent dans cette collection, avec Goya, dont une partie des Désastres gravés s'affiche au côté d'une série de Félix Valodon, elle aussi décrivant la guerre et offrant un contraste saisissant avec la férocité des dessins d’Otto Dix et de Georges Grosz disposés dans une chapelle.
Pour Dominique Globlet, le dessin fut un acte de pure générosité. En témoignent les paysages d’Ostende et les vues de forêts que l’artiste plasticienne et autrice de BD a peints en se disant « que ce serait bien de les réoffrir aux gens qui en étaient privés » pendant le confinement lié à la pandémie de Covid. Comme autant de petites fenêtres sur la nature, ses paysages racontent l'évolution du littoral et les promenades en forêt. Le dessin peut aussi être un geste guidé par l’observation de ses semblables renvoyés du même coup à l’absurdité de la vie et prêtant à sourire de soi, un acte salutaire s'il en est, que maitrise le grand Tomi Ungerer.
La Fondation Manuel Rivera-Ortiz a offert son dernier étage à une rare figure de la culture tsigane. En peinture, Ceija Stojka a dessiné la vie des roms et des juifs, de la douceur de vivre à la terreur des camps nazis où elle fut enfermée sans soins avec sa mère alors qu'elle avait dix ans. De son enfance passée d’Auschwitz-Birkenau à Ravensbrück et Bergen-Belsen, elle a longtemps gardé le silence, avant de se décider à raconter, pour qu’elles ne soient jamais oubliées, les persécutions des peuples tsiganes. Devant la caméra de la philosophe Karin Berger, qui l’a rencontrée par le hasard de ses entretiens de femmes victimes des nazis et de femmes battues par leur mari, Ceija Stojka s’est livrée dans son appartement où elle n’a jamais cessé de peindre.
L'espace van Gogh, hospice où fut interné le fameux peintre hollandais, accueille chaque édition du festival. Parmi les artistes exposés cette année, les dessins du Suisse Louis Soutter, violoniste puis formé à l'art à Paris, que sa famille fit interner en 1923 dans un hospice pour vieillards où il produira l'essentiel de son œuvre singulière et puissante.
Le musée Réattu invite à découvrir un thème très prisé au Moyen-Âge, souvent repris depuis : la danse macabre. Les dessins de Théophile Alexandre Stinen en donnent un exemple d'une grande modernité et d'une grande sensualité. Ils ont fait le voyage depuis la Suisse, sont présentés pour la première fois en France. Au même endroit on peut découvrir quelques trésors de la Bibliothèque nationale, dont les portraits de deux artistes méconnus, Jean-Jacques Lequeu et Nicolas Lagneau. Devant ces deux grandes séries, dont le trait prononce les défauts des visages, tant de la peau que de l’expression. Peu flatteurs, ces visages sont empreints d’un tel rare raffinement technique qu'on est à la fois amusé et admiratif. Admiratif aussi devant les estampes contemporaines d’Érik Desmazières qui emploie son exceptionnelle maîtrise de la gravure, de l’eau-forte et de l’aquatinte à faire tenir dans un papier les lieux et les atmosphères qui suscitent son geste et son esprit. Le silence des cabinets de curiosité, bibliothèques et livres, escaliers imaginaires, galeries et passages couverts de Paris désertés, lieux menacés de disparition ou obsolètes pour certains… s’en trouvent magnifiés et précieux. Signalons que le dernier des Cahiers dessinés, paru en avril, lui est consacré.
Autant d’émotions provoquées par ces face à face, autant de mondes inventés qui auront séduit ou dérouté. Tout cela vaut bien un festival dont l’intérêt est de s’ouvrir à tous les horizons pour imprimer dans nos rétines un geste de la main guidé par le seul imaginaire. On quitte à regret ces lieux qui nous ont fait échapper un temps au ruissellement ininterrompu des images que produisent et reproduisent les réseaux sociaux. L’instant passé devant un dessin est une communion que rien ni personne ne remplace.