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« Une cerisaie » enchevêtre des drames bien contemporains

par Véronique Giraud
Une cerisaie © Thierry Laporte
Une cerisaie © Thierry Laporte
© Thierry Laporte
© Thierry Laporte
Arts vivants Théâtre Publié le 11/06/2026
En s’attelant pour la première fois à une œuvre classique, "La Cerisaie", Aurélie van den Daele, directrice du théâtre de l'Union, CDN du Limousin, se saisit de la douleur d’une femme dont l’enfant est mort, du poids de l’héritage d’une maison, et de la nature dans laquelle Tchekhov a pensé ce texte. « Une Cerisaie » féminissime !

Le retour de Lioubov au domaine de la cerisaie, alors qu'elle est ruinée et endettée, ouvre maintes perspectives dans les esprits de ceux qui sont restés dans cette campagne russe. Les temps ont changé, les villes se dessinent et avec elles des opportunités de gains pour les propriétaires terriens. Avec Lopakhine, honteux d’être fils de moujik et bien décidé à ne pas reproduire le destin de l’asservissement de son père et de son grand-père, la fortune a changé de camp. Devenu riche, lui seul peut racheter les dettes de Lioubov et ainsi acquérir la propriété de celle dont il est amoureux. Le vieux serf Firs, qui n’a pas voulu prendre sa liberté (pour aller où ?) et est resté au service de la famille, attend au contraire que tout rentre dans l’ordre d’avant. Quant à Lioubov, elle ne dément pas son frère Gaev, qui juge « vulgaire » la proposition de Lopakhine de racheter leurs dettes. Elle est revenue au domaine avec l’espoir que « quelque chose » va se produire qui lui fera garder la cerisaie. C'est que dans l’aristocratie du début du XXe siècle, le destin d’une jeune fille, c’est l’attente d’être choisie par un homme la demandant en mariage, et celui d’une femme l’attente que quelque chose advienne. Devenue veuve, Lioubov a un nouvel amant qui, malade et resté à Paris où vit le couple, lui envoie chaque jour un télégramme lui demandant de revenir vers lui. « C’est une pierre à mon cou, qui fera que je me noie, mais cette pierre, je l’aime, je ne peux pas vivre sans elle » dit de lui Lioubov. Tout comme elle ne peut pas vivre sans la cerisaie, qui lui rappelle pourtant la douleur inconsolable d’avoir perdu son fils qui s’est noyé enfant dans une petite rivière au delà du domaine. Mère et femme, elle souffre de ses malheurs sous l'aride dédain des conventions de sa classe sociale.

 

Interrogations d'hier et d'aujourd'hui. La pièce exprime la résistance de la discrimination de classe, le refus de participer au changement. Les silences qui suivent les analyses et conseils de Lopakhine pour composer avec la famille propriétaire sont particulièrement mis en lumière, tout comme le dédain de Charlotta qui décourage le fils de moujik de faire sa demande en mariage. Cette société, plus que jamais disloquée, génère les frustrations, ne suggère aucun espoir de réparation, de communion nouvelle. Les comédiens de Une Cerisaie donnent par leur jeu une représentation très contemporaine et très ouverte de la société. Ce choix appuie les changements opérés depuis 1904, année où la pièce a été jouée pour la première fois à Saint Petersbourg. Si, à l’époque, les transformations sociales et les combats à venir étaient contenus dans cet ultime texte de Tchekhov, les transformations et les combats d’aujourd’hui, que refusent aujourd’hui encore les éléments les plus conservateurs de nos sociétés, se lisent dans la mise en scène sensible et féministe d’Aurélie van den Daele.

 

Les liaisons singulières. Les interrogations liées à l'avenir de la Cerisaie que soulèvent le texte du dramaturge russe, et avec elles les conséquences d'un choix de société, font écho avec aujourd'hui, comme l'évoque la directrice du CDN, qui abrite une école de théâtre : « A Saint-Priest-Taurion, il y a une grande maison de maître implantée dans un parc, qui appartient à la ville de Montreuil, et qui a été vraiment un grand moment pour l’École Supérieure de Théâtre de l’Union. Il y a le projet de récupérer cette propriété par la ville ». La même question se pose à plus d'un siècle d'intervalle : « Faut-il vendre cette propriété et lui attribuer une autre destination ou va-t-on continuer un bout d'histoire avec elle ? ».

Enfin, alors que Tchekhov situe sa pièce dans le seul cadre de la chambre d’enfant, la nature est omniprésente en contre-champ, avec en particulier cette précieuse cerisaie, qui singularise le domaine familial et lui donne sa valeur. Pour Aurélie van den Daele, dont le projet artistique pour le Théâtre de l’Union de Limoge est tourné vers l'écologie, autre combat contemporain, à travers le concept de "théâtre-paysage", le choix d'une telle œuvre ouvre de nouvelles perspectives. La pièce a bien sûr été pensée pour l'intérieur, mais une version Dedans/Dehors, avec l'acte 2 joué en plein air, offre au public une expérience théâtrale dans le milieu naturel où le spectacle est joué. En jouant pendant le mois de juin à La Tempête, il est fort à parier que ce souhait pourra se réaliser.

 

À la fois comédie et drame. La Cerisaie enferme souvenirs heureux et insouciants, mais aussi douleurs de l'asservissement et de la mort d'un enfant. En relisant la pièce de Tchekhov, ce drame insurmontable est apparu essentiel à Aurélie Van Den Daele. Pour tenir le rôle de Lioubov, « qu’on présente toujours comme un personnage éthéré, insouciant », il lui fallait une comédienne capable d’endosser cette douleur, cette faille, cet amour inconditionnel. Le choix de Marie-Sohna Condé s’est imposé. Autour d’elle, gravitent des personnages très contrastés. Pour sa distribution, la metteure en scène a choisi des comédiens aux esthétiques très diverses et les adresses au public, ajouts de la metteure en scène, renvoient à plusieurs reprises aux pages de Tchekhov, appuyant la fidélité à l'auteur. La magie, présente dans l'œuvre, fait ici l’objet d’un vrai tour orchestré par Claire Chastel, rare femme magicienne et mentaliste. Son pouvoir de persuasion agit sur les spectateurs interpellés qui se prêtent au jeu. Autant d’initiatives qui transforment la pièce, et qui expliquent le titre choisi, non pas La Cerisaie mais Une Cerisaie.

 

 

Une Cerisaie, mise en scène Aurélie Van Den Daele (directrice du Théâtre de l'Union CDN du Limousin). Texte Anton Tchekhov, traduction André Markowicz, Françoise Morvan. Au théâtre de La Tempête, du 6 au 21 juin 2026. Puis en tournée.

Avec Mathias Bentahar : Trofimov, Claire Chastel Iacha : Charlotta, Marie-Sohna Condé : Lioubov, Océane Court-Mallaroni : Douniacha, Alexandre Le Nours : Pitchik, Epikhodov, Sidney Ali Mehelleb : Lopakhine, Inès Musial : Ania, Rémi Rauzier : Firs, Noémie Rimbert : Varia, Gurshad Shaheman : Gaev.

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