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La pastasciutta antifascista de Floriane Facchini en tournée

par Pierre Magnetto
Floriane Facchini, artiste culinaire. © Yohanne Lamoulère
Floriane Facchini, artiste culinaire. © Yohanne Lamoulère
Une sauce tomate dont le fumet se répand chaque fois qu’elle soulève le couvercle du faitout dans laquelle elle mijote. © Naja
Une sauce tomate dont le fumet se répand chaque fois qu’elle soulève le couvercle du faitout dans laquelle elle mijote. © Naja
La comédienne devient sfogline, fabricant des pâtes en direct sur le plateau. © Naja
La comédienne devient sfogline, fabricant des pâtes en direct sur le plateau. © Naja
Sous les guirlandes dans une ambiance fête de village, « la démocratie est une table sans pied ». © Naja
Sous les guirlandes dans une ambiance fête de village, « la démocratie est une table sans pied ». © Naja
Arts vivants Performance Publié le 09/06/2026
Le 25 juillet 1943, les Cervi, une famille de paysans et partisans d’Émilie-Romagne, décidèrent de fêter la destitution de Benito Mussolini en offrant un plat de pâtes à tous les habitants du village. L’autrice et metteuse en scène Floriane Facchini s’empare de cette histoire pour proposer La pastasciutta antifascista de casa Cervi, un spectacle porté par ce récit historique et les saveurs d’un plat de pâtes pris en commun. Actuellement en tournée.

Avec La pastasciutta antifascista de casa Cervi (Les pâtes antifascistes de la maison Cervi), l’autrice, dramaturge, metteuse en scène et comédienne Floriane Facchini invite le public à une expérience inédite qui échappe aux classifications standards du théâtre. L’artiste franco-italienne se saisit de faits remontant au 25 juillet 1943, date de la destitution et de l’arrestation de Benito Mussolini. Ce jour-là, de retour des champs, les Cervi, une famille de paysans et partisans d’un village d’Émilie-Romagne, décidèrent de fêter l’événement en distribuant gratuitement une assiette de pâtes à tous les habitants du village. L’institution de la République Sociale Italienne dans le nord de l’Italie encore occupée et la libération du Duce par l’armée allemande qui installa un gouvernement fantoche à Salo près du lac de Garde, firent retomber la liesse jusqu’à la chute du dictateur en avril 45, mais la tradition des pâtes antifascistes perdure encore aujourd’hui dans de nombreuses communes italiennes même si parfois, les autorités locales dirigées par l’extrême droite tentent d’en dissuader les organisateurs.

Seule en scène, Floriane Facchini livre cette histoire méconnue sous la forme d’un récit poétique, enrichi par des témoignages recueillis en Italie et en France, la projection de photos et vidéos, tout en préparant en direct des pâtes fraiches, avec une sauce tomate dont le fumet se répand chaque fois qu’elle soulève le couvercle du faitout dans lequel elle mijote. Elle étale la pâte de plus en plus finement pour fabriquer des tagliatelles, perpétuant le geste ancestral et le savoir-faire de sfogline, les faiseuses de pâtes. Installé en bifrontal, le public est invité sur le plateau à prendre un verre d’apéritif concocté avec des herbes sauvages cueillies par l’artiste. Puis on se déplace pour partager un plat de pâtes, en soutenant tous ensemble sur les genoux le long plateau faisant office de table. Échafaudage instable maintenu horizontalement à force de coopération entre les convives, sous les guirlandes lumineuses multicolores donnant au lieu un air de fête de village. Fin mai, elle était de passage au ZEF, scène nationale de Marseille pour trois représentations. Actuellement en tournée, Floriane Facchini, se présente comme une « artiste culinaire » proposant avec ce spectacle « un acte sociomagique ». Rencontre.

 

Comment définissez-vous ce spectacle ?

L'histoire de La pastasciutta antifascista de casa Cervi est une épopée culinaire. Je raconte ce récit, et après, j'invite les spectateurs et spectatrices à vivre une expérience. C'est du théâtre culinaire et un acte sociomagique à vivre tous ensemble.  Un acte sociomagique est un geste ordinaire, celui de cuisiner dans ce cas, mais qui tout d'un coup est chargé symboliquement jusqu’à transformer la relation entre les gens. Ici, la cuisine possède la force, en tout cas à travers sa symbolique, d'agir à plusieurs niveaux en même temps. Je prépare à manger, mais je partage un récit et des mémoires. Je fais aussi référence au sociologue Claude Fischer qui parle de « manger magique », pour désigner justement cette force, cette puissance symbolique de la nourriture. Il nous rappelle que manger n'est jamais juste absorber des nutriments, mais aussi des valeurs, des affects, des entités, des imaginaires.

Qu’est-ce qui se joue ici ?

Partager un plat antifasciste et tous les récits qu'il porte, c'est aussi produire un commun, fabriquer un sentiment d'appartenance, un espace d'émotion collectif et de mémoire politique. Je me réfère aussi à l’écrivain et cinéaste chilien Alejandro Jodorowsky, qui parle d’actes psychomagiques qui transforment les individus. Je préfère la notion de sociomagique parce qu’il s’agit d’une transformation collective. La nourriture devient l’outil sensible des relations et des transformations. Le mot magique ne renvoie pas à quelque chose de surnaturel mais à la capacité de certains gestes symboliques à nous transformer.

Diriez-vous que votre démarche est militante ?

Je ne me considère pas comme une militante mais comme une artiste citoyenne qui traite de sujets politiques. J'ai énormément de respect pour celles et ceux qui militent en première ligne. Moi, j'ai choisi la poésie, l'art, le théâtre, même si la posture peut paraitre confortable. Ici la forme que j'ai choisie est poétique avec le récit en première partie. La deuxième partie relève de l'expérience et du sensible. Le public est assis à une longue table qu’il soutient collectivement sur ses genoux, cette table incarne la démocratie. La démocratie, est une table sans pied, dans laquelle les uns et les autres, doivent travailler ensemble pour qu’elle tienne même si l'exercice est inconfortable.

Vous-vous présentez comme une artiste culinaire, quelle est votre démarche artistique ?

 Je viens du théâtre et je travaille toujours avec une approche anthropologique. Je voulais trouver une entrée, une thématique qui me permettrait de travailler avec tous les publics. La question de l'alimentation est arrivée par étapes au fil des expériences, mais elle s’est vraiment installée en moi comme une sorte de terrain commun. Elle m'a permis, depuis le début, d'engager une parole sans filtre, de partager des récits, des souvenirs, des positions, mais aussi des pratiques. Je tiens énormément à la question du savoir-faire, à donner à la cuisine un espace de créativité et pas d'assignation. Au fur et à mesure de mon travail j’ai envisagé la cuisine comme un langage artistique à part entière. Être artiste culinaire, ça signifie utiliser la nourriture comme un outil de création et de narration. La nourriture n'est pas simplement destinée à être mangée, elle devient un matériau au même titre que la vidéo, le son... De par les odeurs, les textures, la plasticité, elle peut devenir un objet aussi performatif. Depuis 13 ans maintenant, elle est intégrée à tous mes projets. On mange, on goûte, et en fait, elle devient un médium qui me permet de rencontrer, de relier les gens. L'alimentation n'est pas neutre, elle est aussi imbriquée à des questions politiques, écologiques, sociales, à la lutte des classes. C’est quelque chose de très complexe, elle véhicule tellement de choses qu’elle devient un matériau doté d’un niveau dramaturgique extraordinaire.

Vous faites partie de la Bande du ZEF, scène nationale de Marseille, avec un projet sur trois saisons. De quoi s‘agit-il ?

La pastasciutta antifacsista de casa Cervi est le premier projet. Il est suivi par La rivolta delle gelsomine (La révolte du jasmin), pièce performative mêlant ethnobotanique, art culinaire et danse. Dans ce projet je vais explorer la cueillette comme un geste profondément politique, habité et traversé par des tensions entre subsistance, exploitation, résistance. Au ZEF je travaille aussi sur La manifattura (La fabrication), un projet de territoire et un laboratoire culinaire écologique et populaire. Pour ce projet artistico-culinaire développé sur 3 ans, je travaille avec les habitantes et habitants du territoire. Je pars de la confection des pâtes fraîches, de la réalisation de boissons et de l'observation des plantes sauvages locales. J’utilise tout cela comme des outils de création collective, de partage des savoir-faire et de réflexions autour de la démocratie alimentaire et des luttes sociales par l'assiette. Pour réaliser ce travail j’ai invité la sociologue Pauline Scherrer à l'origine de l’expérimentation des caisses alimentaires communes à Montpellier, l’historienne de l’art, herboriste et cueilleuse de plantes sauvages Clarisse Le Bas qui participe aussi au projet de La rivolta della gelsomine ou encore, la journaliste Nora Bouazzouni, qui écrit autour de la lutte des classes par l'assiette. On terminera ce long projet de territoire en mai 2027 avec une grande tablée pour la restitution finale qu’on écrira avec les habitantes et habitants qui ont participé et sur les thématiques qui les ont les plus touché.

 

Le spectacle est co-produit par plusieurs institutions culturelles en région. Cette liste est amenée à être complétée régulièrement :

Le 29, 30 et 31 mai 2026 au ZEF, scène nationale de Marseille
Le 4, 5, 6 et 7 juin 2026 à Le Channel, scène nationale de Calais
Le 11, 12 et 13 juin 2026 à L'Agora, scène nationale de l’Essonne

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