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Aurélien Rondeau : « Le Train Bleu ne s’interdit rien »

par Véronique Giraud
Aurélien Rondeau, cofondateur du Train bleu, rue Paul Sain à Avignon.©Julie Mitchell
Aurélien Rondeau, cofondateur du Train bleu, rue Paul Sain à Avignon.©Julie Mitchell
Arts vivants Théâtre Publié le 24/06/2026
Avignon se prépare à vivre trois semaines exceptionnelles de théâtre. Depuis sa création en 2018 par trois copains comédiens, le Train Bleu a acquis une belle notoriété en programmant dans le OFF des spectacles répartis dans les sept lieux de sa galaxie. Ce qui le singularise à Avignon c'est qu'au-delà de la diffusion estivale, il intervient comme point de rencontre entre les projets artistiques des compagnies qu’il découvre et accompagne, le public et les professionnels. Entretien avec Aurélien Rondeau, l’un des cofondateurs.

Comment définissez-vous ce théâtre d’Avignon dans lequel vous auriez aimé être programmé, est-il écrit sur le site ?

Cette espèce d'utopie qui a présidé à la création du Train Bleu, on a l'ambition de la maintenir vivace et de savoir clairement pourquoi et pour qui on travaille. Les trois codirecteurs, Quentin, Charles et moi, venons des compagnies. On a tous été comédiens, et on a travaillé à divers endroits du spectre : mise en scène, régie, technique, administration. Quand l'opportunité s'est présentée de diriger ce lieu qu'on aimait en tant que compagnie, on s'est demandé dans quelles conditions créer un nouveau lieu qui aurait du sens. Un lieu dédié aux compagnies, un lieu qui les projette dans un temps plus long que les trois semaines du festival. Le Train Bleu est un lieu de rencontre entre les projets artistiques, le public et les professionnels.

 

Comment accompagnez-vous ou programmez-vous les artistes, vous qui partagez votre temps entre Paris et Avignon ?

On partage notre temps entre Paris et le reste du monde. Charles et moi nous occupons de la programmation, du développement et de l'administration. Sur place à Avignon, il y a une équipe permanente pour la communication, la technique et l'accueil. Notre "terrain de jeu" pour les rencontres artistiques c’est la France entière et, depuis plusieurs années, l'espace francophone : Québec, Belgique, Luxembourg, Suisse, et maintenant la Vallée d'Aoste en Italie. On travaille avec des festivals et des programmations permanentes de lieux où l'on a trouvé une sorte de "famille" programmatique, comme certaines scènes nationales. Mais on ne s'interdit rien, on aime explorer.

 

C’est une charge énorme pour l’équipe…

C'est un projet de "copains" avec des objectifs professionnels très précis. On travaille dans une ambiance d'épanouissement individuel où l'on laisse de la place aux initiatives personnelles. La charge de travail, quand elle est bien partagée, n'est pas un problème.

 

Vous vous définissez comme un acteur local à l'année. Comment cela se manifeste-t-il ?

Dès le départ, nous voulions être un établissement culturel situé sur le territoire, ouvert à l'année. Le deuxième volet de notre projet est d'être un lieu de résidence et de recherche. On accompagne des compagnies régionales en mettant à disposition nos plateaux pour des répétitions, des ateliers avec des partenaires locaux (écoles, centres sociaux, mission locale) ou les compétences de notre administratrice pour les dossiers de subvention. C'est ce qu'on appelle notre projet de territoire.

 

Comment financez-vous ce beau projet ?

C'est essentiellement un financement par les recettes propres, les petites marges dégagées pendant le festival d'Avignon. Pour notre activité d'accompagnement, on reçoit environ 5000 € par an de subventions publiques locales (ville, communauté de communes, département).

 

Quelles sont les dernières compagnies que vous avez accueillies ?

Nous accompagnons les compagnies sur des cycles de trois ans. Actuellement, nous sommes dans le deuxième cycle avec la compagnie Les Vagues et la compagnie Tornero, toutes deux basées à Marseille. Elles seront programmées cet été pendant le festival dans le cadre des "Journées Bleues", qui sont des présentations exceptionnelles les jours de relâche, pour leur donner une visibilité accrue.

 

Le Train Bleu n'est donc pas une simple salle de théâtre ?

Absolument. Le Train Bleu n'est pas un espace topologique, c'est surtout l'équipe qui le compose : Charles, moi-même, Caroline (administratrice), Winda (communication), Marion et Alice (diffusion). C'est un état d'esprit et une dynamique. Pendant l'année, on coproduit et on diffuse des projets. Pendant le festival, on tisse des partenariats pour donner à voir des spectacles dans d'autres lieux d'Avignon comme la MAÏF, La Pépinière, le Parvis d'Avignon, l'Université, ou encore Vedène. Chaque collaboration dépend de la proposition artistique de la compagnie. Avec la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, le partenariat souligne la composante "écriture contemporaine" d'un spectacle.

 

Subissez-vous la difficulté financière actuelle du secteur culturel ?

Bien sûr. Notre modèle est extrêmement contraignant financièrement pour les compagnies. Dans un contexte d'inflation et de tension sur la diffusion, nous avons une forme d'inquiétude sur la pérennité du modèle. On sait pour qui on travaille, mais on n'est pas "hors sol".

 

Quel est justement le contrat entre le Train Bleu et une compagnie diffusée en été ?

C'est un contrat de prestation de services. Notre ambition est de décharger la compagnie de tout ce qui n'est pas la création : on s'occupe de la technique (après 6 mois de dialogue), de la communication (affiches, textes), de la billetterie, et des relations avec les professionnels. Nous facturons ces services et nous reversons l'intégralité des recettes de billetterie à la compagnie.

 

Avez-vous la fierté d'avoir lancé des compagnies qui ont percé ?

Oui, c'est arrivé plusieurs fois. Je pense à Hugues Duchêne au moment de la création du Train Bleu en 2018, qui présentait son premier spectacle Je m’en vais mais l’État demeure, juste après l'école. On a été parmi les premiers à lui faire confiance et nous coproduisons aujourd'hui son nouveau projet, L’abolition des privilèges. Il y a aussi des artistes confirmés comme Jonathan Capdevielle ou encore Simon Falguières, que j'ai programmé dès 2018 alors qu'il n'était pas encore identifié dans le paysage. Cette relation de fidélité et de confiance sur le long terme est une grande source de fierté.

 

Et face à l'échec ?

L'échec fait partie du jeu. On passe beaucoup de temps en amont à interroger les compagnies sur leurs motivations : est-ce le bon spectacle ? Le bon moment ? Ont-elles les moyens financiers sans se mettre en danger ? On définit des objectifs clairs ensemble. Avignon est long et dur (3 semaines, la chaleur, le stress), mais nous sommes là quel que soit le résultat en salle parce qu'on a choisi l'artiste consciemment.

 

Quelle est votre politique de programmation pour 2026 ?

On ne programme que des spectacles qui participent à leur premier festival d'Avignon, souvent dans leur première ou deuxième année d'exploitation. C'est un pari et un risque que l'on prend aux côtés des compagnies.

 

Pourquoi Avignon plutôt qu'ailleurs ?

Il y a à Avignon une émulation et des enjeux qui n'existent nulle part ailleurs. C'est un endroit de développement extraordinaire. J'aime la temporalité du festival : on tend l'élastique pendant un an et on lâche tout pendant trois semaines. La dynamique actuelle à Avignon avec le pôle production nous motive énormément. On se projette encore ici pour les 2 ou 3 prochaines années.

 

Que produit le Train bleu pour 2026 ?

Nous produisons un spectacle intitulé Sarkoland, mis en scène par Léo Cohen-Paperman. Cela fait partie d'une série de portraits des présidents de la Ve République. L'ensemble de la série sera joué à Paris pendant huit mois à la rentrée, et nous en sommes coproducteurs.

 

Vous avez un goût pour le théâtre politique ?

Absolument. Que ce soit un projet explicitement politique comme celui de Léo ou un projet comme celui de Sylvain Maurice sur Roland Barthes. Tout ce qui invite à réfléchir sur soi et sur la société est éminemment politique. Savoir qui l'on est pour vivre ensemble, c'est l'essence même de notre démarche.

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