Vous n'avez pas de compte ? Enregistrez-vous
Mot de passe oublié ?Eric Minh Cuong Castaing ne crée pas pour que le public s’assoie et regarde passivement. Ses spectacles sont des invitations à se déplacer de la zone de confort du spectateur pour pénétrer une communauté proche, mais ignorée. Sa compagnie Shönen fut accueillie à l’Agora en 2024 pour concevoir le projet Ikou. La sortie de résidence, à laquelle Jean-Paul Montanari assistait, a convaincu l’ancien directeur d’associer Eric Minh Cuong Castaing à l’Agora. L’année suivante, le festival Montpellier Danse programmait Forme(s) de vie, une pièce réunissant un boxeur ayant perdu la mobilité, une danseuse atteinte de la maladie de Parkinson, et des danseurs professionnels. Rien d’extraordinaire à ce que les temps de gestations de ces spectacles soient longs. Pénétrer les milieux, comprendre les déplacements, les perceptions et les champs des possibles pour collaborer, guident la dramaturgie. Vision, toute nouvelle création de Shönen, joue cette fois la rencontre du public avec quatre personnes déficientes visuelles, non et mal voyantes. « La vue est le sens qui domine tous les autres aujourd’hui, la dimension visuelle, graphique est omniprésente dans nos sociétés » explique le chorégraphe Aloun Marchal, collaborateur, avec Marine Relinger, d'Eric Minh Cuong Castaing. La phrase donne la mesure du chemin à parcourir pour concevoir une telle pièce destinée au grand public.
L’écoute mise en alerte. À l’inverse du rapport scène/gradin, Vision propose au public d’être guidé par ces artistes, danseurs et amateurs. Répartis en petit nombre, les participants se dirigent d’abord hors du théâtre pour rejoindre leur « guide » qui les attend pour faire connaissance. Un moment qui se jouera avec l’émission et la réception de différents bruits, yeux ouverts et fermés, et le partage des ressentis. L’écoute est ainsi mise en alerte. En pénétrant la salle, c’est sur le plateau que les groupes se retrouvent et s’assoient sur des coussins ou des sièges improvisés. Après quelques consignes, l’un des « guides » se lève et parcourt la périphérie du plateau avec son mur, ses cloisons métalliques, ses grands rideaux de velours. Ses pas résonnent, puis ses doigts tapent, glissent, ses mains agitent le tissu. Dans un silence absolu, émergent différents sons des matières. Les participants sont mis en condition de percevoir une autre façon que par la vue de s’approprier ce qui les entoure. Puis, se dirigeant lentement vers une personne de l’assistance, il s’assoit devant elle et lui raconte à quoi il pense à ce moment précis. Il décrit un jardin, et ce qui s’y passe. En l’écoutant, chacun peut tenter de se représenter mentalement ce moment dans un jardin. Souriante, une jeune femme coiffée d’une crête iroquoise, se lève et se présente. Elle s’appelle Flamme et s’avance en droite ligne tout en parlant. Ses mots résonnent d’un intérieur invisible, inconcevable, pourtant la liaison opère. Invités à se lever et à se rassembler autour de leur « guide », les participants répètent les sons qui sortent des quatre bouches et se répètent en se déplaçant. Une joyeuse cacophonie s’en suit, chacun évite de bousculer l’autre, intuitivement. Puis, alors que l’un des guides propose de toucher la clavicule de son voisin pour sentir les vibrations de sa voix, une ronde se forme, les bras se tendent, une longue chaine serpente la scène.
L’expérimentation de ces contacts inédits dans l’espace laisse en chacun une douceur intense et l’empreinte d’une proximité attentionnée. Le temps de Vision, la vue a changé de camp.
Vision, création au théâtre des 13 vents, Montpellier, les 25 et 26 juin, dans le cadre du Festival Montpellier Danse 2026.
Conception: Eric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal, Marine Relinger,
Chorégraphie: Eric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal ,
Dramaturgie: Marine Relinger,
Création lumière: Sébastien Lefevre,
Scénographie: Pia de Compiègne,
Costumes: Silvia Romanelli.
Formé à la création visuelle, Eric Minh Cuong Castaing a été primé de nombreuses fois pour ses photographies et ses documentaires. En parallèle, avec la compagnie Shönen qu’il a fondée en 2007, il compose des spectacles de danse avec des artistes et amateurs que la société a pris l’habitude d’exclure. Il est aujourd'hui artiste associé à l'Agora, Cité Internationale de la Danse et au Centre national de la création adaptée (CNCA) de Morlaix.
Marine Relinger, dramaturge du trio, a commencé à travailler avec Eric Minh Cuong Castaing en 2018, à la création de Phénix, spectacle réalisé avec des danseurs palestiniens à Gaza. « On essaye de s’inscrire dans un endroit excluant pour certains corps, pour certains gestes. Et pour travailler ensemble on se déplace » résume-t-elle.