espace abonné Mot de passe oublié ?

Vous n'avez pas de compte ? Enregistrez-vous

Mot de passe oublié ?
ACCUEIL > Analyse > Avignon : « Island Story », mémoires autour d’un charnier, par Kyung-Sung Lee

Avignon : « Island Story », mémoires autour d’un charnier, par Kyung-Sung Lee

par Jacques Moulins
"Island Story" mise en scene de Kyung Sung Lee au Festival d'Avignon. © Raynaud de Lage
Arts vivants Théâtre Publié le 05/07/2026
Ouvrant le 80e festival d’Avignon, marqué par la présence en force d’artistes coréens, Island Story de Kyung-Sung Lee a pour sujet la découverte d’un charnier sur l’île de Jeju. Avec sobriété, les acteurs et actrices disent les mots des survivants dans une mise en scène convaincante.

Après l’anglais, l’espagnol et l’arabe, c’est le coréen qui a été choisi par Tiago Rodrigues comme langue à l’honneur pour la 80e édition du festival d’Avignon. Polyglotte, le directeur du festival n’a cependant pas sélectionné seul parmi les productions coréennes, celles qui seraient sur les planches d’Avignon. Il l’a fait en collaboration avec Kyu Choi, son homologue du Seoul Performing Arts Festival. Ce sont sept artistes avec leurs compagnies qui occupent ainsi un cinquième de cette édition 2026 avec des projections de films assurées par le cinéma Utopia.

Méconnue des Européens il y a dix ans encore, la Corée du Sud a fait une entrée remarquée sur la scène internationale par son développement industriel, ses avancées technologiques, ses résultats du Programme International pour le Suivi des Acquis (PISA) qui placent régulièrement les élèves coréens sur le podium de l’OCDE. Son cinéma et ses séries envahissent désormais les écrans et la progression des idées démocratiques en font un modèle dans une Asie du Sud-Est dominée par les dictatures.

C’est justement de cette démocratie difficilement construite dont il est question dans Island Story de Kyung-Sung Lee. Occupée pendant la seconde guerre mondiale par le Japon, allié de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne, la Corée n’en a pas pour autant été libérée avec la chute de ces dictatures. Une nouvelle s’est mise en place avec le soutien des États-Unis obsédés alors par les débuts de la Guerre froide. La guerre de Corée et la division du pays entre nord et sud s’ensuivront, mais auparavant une répression terrible commencera. La démocratie naissante aura d’autres chats à fouetter que de revenir sur ce passé sanglant, mais la jeune génération s’interroge au fil et à mesure des révélations.

 

Se souvenir. Island Story est une pièce issue de ce contexte et plus particulièrement du charnier découvert il y a une quinzaine d’années sous le tarmac de l’aéroport de l’île de Jeju. La mémoire enfouie, longtemps interdite, retrouve alors les mots pour dire l’horreur. Les mots des derniers témoins, enfants alors, qui ont vécu l’arrestation, la déportation et la disparition de leurs parents suite à la grande manifestation célébrant le départ des Japonais. L’île, désignée « communiste » comme l’ennemi du Nord, sera l’occasion pour l’armée d’écraser toute rébellion jusque dans les rangs de la police locale. Il y a aura des dizaines de milliers de disparus.

Écriture collective des acteurs et actrices présents sur scène, qui commencent d’ailleurs par se présenter non sans humour, la pièce est nourrie du matériau des lettres et témoignages audio recueillis auprès de ces derniers témoins qui peuvent enfin parler, dire le traumatisme des petits matins où se sont produites les arrestations, l’inquiétude sur le sort des détenus, les faux espoirs, l’évidence d’une mort qu’aucune information ne vient confirmer, l’impossibilité d’un deuil en l’absence des corps, le silence obligé des années durant et la peur, toujours, d’être un de ces enfants de l’île rebelle qui ne trouvera ni travail, ni répit.

 

« Ils emportent avec eux de nombreuses histoires ». Il y a là de quoi mener le drame, mais Island Story n’en est pas pour autant un documentaire mis en scène. Le décor original est fait de deux vélos fournissant l’électricité nécessaire à éclairer un bac de terre d’environ un mètre sur deux, représentation scénique de ce chantier de fouille semblable à celui d’archéologues à ceci près que les acteurs-témoins y découvrent les os de leurs aïeux. En fond de scène, trois tables semblables à celles où auraient pu se mener les interrogatoires accueillent les témoignages lus ou narrés. Une façon de replonger dans l’atmosphère d’antan sans pour autant gommer la perpétuation des guerres et massacres jusqu’à nos jours de Kiev à Téhéran, du Soudan à Gaza. « Tant de gens continuent à être tués sans raison, explique Kyung-Sung Lee. Ils emportent avec eux de nombreuses histoires ».

Privés de tout rituel en leur hommage, les morts n’ont que les mots de leurs descendants pour « créer du lien », objectif à la base du théâtre de Kyung-Sung Lee.

Cette quête d’un passé douloureusement tu se double d’une autre mise à mort, celle d’un dialecte parlé dans cet île que ne comprennent pas les habitants de Séoul. Ce dialecte qui disparaît, une actrice le parle sur scène, traduisant en coréen de Séoul, regrettant que la richesse de la langue s’affadisse dans la traduction, puis ne traduisant plus, ce qui réduit le sur-titrage à quelques rares mots compris par tous les Coréens. Un moment d’émotion qui s’ajoute aux autres, nombreux, qui font de cette pièce ignorant les effusions inutiles, une ouverture émouvante pour la saison nouvelle du festival.

 

 

Island Story de Kyung-Sung Lee, Naa Kyung-min, Bae SO-hyun, Sung Soo-yeon et Jang Sung-ic. Première en France au festival d’Avignon du 4 au 6 juillet.

Partager sur
Fermer