Vous n'avez pas de compte ? Enregistrez-vous
Mot de passe oublié ?Julien Gosselin a le goût de la démesure. Il veut un théâtre opulent, qui ouvre mille questions, multiplie les scènes parallèles, casse les codes et ne craint pas la surcharge, spatiale et sonore. Gosselin aime aussi, et surtout, la littérature. Année après année, sa bibliothèque s’enrichit, Don Dellilo, Michel Houellebecq, Leonid Andreïev, les écrivains autrichiens de l’entre-deux guerres et, au Printemps des Comédiens 2025, Marguerite Duras. Cette année, pour le 80e festival d’Avignon, le directeur Tiago Rodrigues lui a confié la responsabilité d’ouvrir le festival dans la Cour d’honneur. Bien entendu, il s’est longuement interrogé sur cette cour, sa façade chargée d’histoire, sa scène immense. Il avoue s’être faufilé comme une petite souris lors des représentations que l’artiste capverdienne Marlene Monteiro-Freitas a donné en cette même cour l’an dernier. Il lui est apparu que ce berceau du festival avait quelque chose à voir « avec la violence, le sang, le pape ». Et qu’elle entrait en résonance avec cette littérature du mal qui le hante depuis dix ans, depuis son adaptation du roman de Roberto Bolaño 2666. Aux écrits de l’écrivain chilien, il mêle ceux d’Isidore Ducasse autoproclamé comte de Lautréamont, qui est né et a passé son enfance en Uruguay. D’où Maldoror.
Gosselin fait plus que s’approprier la cour. Il la phagocyte, imposant plus encore que d’habitude les écrans - dont un, gigantesque, cache la façade - et développant ses architectures mobiles, tantôt salles et couloirs de l’université de Concepcion (Chili), tantôt maison de Bolaño à Barcelone. La caméra est l’outil-roi de ce théâtre qui ne se donne souvent à voir que par l’écran où sont projetées les scènes filmées en direct ou bien, dans la seconde partie, en montant directement sur scène au milieu des acteurs et actrices comme le public y est invité. De la cour, la caméra fouille surtout les dessous, les caves, les soubassements, un puits secret, une oubliette, le Mal opérant comme on le sait en profondeur, dans les entrailles de la terre.
Démesure donc dans l’espace, dans les cinq heures de représentation, dans l’imbrication du visible et du projeté, ou dans l’usage des langues (les poètes nazis, bien que sud-américains, parlent en allemand, leurs confrères et consœurs amis de Bolaño en espagnol, les journalistes en anglais ou en français). Dans le son aussi, une musique lancinante dont le volume colle souvent à l’intensité des scènes. Voilà donc pour le dispositif, toujours maîtrisé, toujours au service d’une mise en scène qui ne se perd pas dans cette démesure que le public n’est pas forcé, ne peut d’ailleurs pas, suivre à la lettre.
Car l’objet reste cette littérature du mal. Dès le début, les phrases de l’introduction des Chants de Maldoror s’affichent sur l’écran. Elles mettent en garde le lecteur sensible contre ce mélange de dégoût et de fascination qu’il risque d’éprouver. Pour le satanique, le Mal qui, chez Ducasse, a pour premier objectif en littérature d’en découdre avec l’ordre établi. Gosselin adapte la perversion à notre monde contemporain, s’appuyant en première partie, sur La littérature nazie en Amérique publié en 1996 par Bolaño. Dans cet ouvrage, l’auteur chilien invente des poètes dont la contestation vire à la fascination pour le nazisme. Une suite d’interviews de ces écrivains et écrivaines vieillis, malades, séniles, niant un instant mais sans grande résistance leur affiliation à l’ordre nouveau, occupe la scène. En seconde partie, c’est un autre livre de Bolaño, Étoile distante, qui est évoqué à la manière d’un roman policier. Il narre un atelier d’écriture de l’université de Concepcion où le plus séduisant des étudiants, Alberto Ruiz-Tagle, va se révéler bien moins sympathique qu’il n’y parait. Lorsque, en septembre 1973, le coup d’État de Pinochet décime les universités, le voilà au service du mal sous son véritable nom Carlos Wieder. La recherche de ce psychopathe au génie malfaisant, prédicateur de la barbarie en écriture, va se poursuivre tout au long de la troisième partie, entre obstination d’une journaliste à découvrir la vérité, et difficulté des témoins, encore un peu fascinés, à nommer leur traumatisme. Ce fil conducteur, très prenant, est une mélodie aux multiples harmoniques. D’autres récits se développent sur les écrans alors que sur scène la poésie se déclame, s’inventorie, de Rimbaud à Mallarmé.
Cette pièce luxuriante, servie par un casting redoutable, répond au désir de Gosselin que la forme du théâtre « explose… se désagrège ». Le fond est lui toujours d’actualité. Et pour longtemps.
Maldoror d’après les écrits de Lautréamont et Bolaño. Adaptation et mise en scène de Julien Gosselin. Création festival d’Avignon, Cour d’honneur du 4 au 12 juillet. Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde.