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Avignon : l’Ennemi du peuple au « tribunal social » de Jatahy et Moura

par Jacques Moulins
"Un procès, après L'ennemi du peuple" de Christiane Jatahy et Wagner Moura au Festival d'Avignon. © Raynaud de Lage
Arts vivants Théâtre Publié le 15/07/2026
Suite à "L’ennemi du peuple" d’Ibsen, "Un procès" interroge l’exercice de la démocratie dans une société où l’information individualisée empêche l’écoute de l’autre. Sur fond d’écologie, de lanceur d’alerte, et de drame familial. Une pièce remarquable et remarquablement servie avec des jurés choisis parmi le public.

C’est un dilemme écologique et démocratique – ô combien d’actualité – que posent Christiane Jatahy et Wagner Moura avec Un procès, après l’ennemi du peuple. La pièce se veut une suite d’Un Ennemi du peuple, la première pièce écologique écrite par Henrik Ibsen en 1882. La pièce de l’écrivain norvégien met en scène Thomas Stockmann qui découvre une contamination dangereuse pour la santé dans la station thermale dont il est le médecin. Il s’empresse donc de demander aux autorités, en l’occurrence son jeune frère Peter maire de leur petite ville, la fermeture de l’établissement le temps de la réparation. Mais la ville n’a pas les moyens de la réparation, et encore moins l’envie de retourner dans l’état de pauvreté qui prévalait avant l’ouverture des thermes. S’ensuit un conflit entre les notables soutenus par les habitants et l’irascible médecin qui se termine par la déclaration d’ennemi du peuple accolée à Thomas Stockmann. Comme à son habitude, Ibsen pose la contradiction, ici entre la position rigoureusement sanitaire de Thomas et celle socio-économique de Peter, le premier exigeant la priorité à la santé, le second dénonçant ce que d’aucuns nomment aujourd’hui « l’écologie punitive ». L’écrivain abonde en même temps le conflit entre les deux frères, le caractère colérique du médecin qui le conduit à une intransigeance dont sa famille va souffrir.

 

La démocratie en question. Tout cela est dans la pièce de Jatahy et Moura. Mais ils vont plus loin, jusqu’à la question de la démocratie elle-même. En donnant à Stockmann le procès dont il a été privé, la pièce pose la question de la responsabilité individuelle face à une majorité hostile. Qui dit la raison en ce cas ? L’expert sûr du dégât sanitaire ou la population qui préfère que la question soit tue ? Mais l’expert, comme le montre la pièce, n’est pas une entité hors-sol. Il vit dans la même ville, subit avant les autres les conséquences financières et sociales de sa position, a une famille qui va se diviser. Acculé, ostracisé, démuni, sa colère va l’amener à des propos qu’il regrettera mais qu’il a néanmoins prononcés, contre la dictature de la majorité. Sa situation n’est pas sans rappeler celle de lanceurs d’alerte qui, publiant de bonne foi des faits relevant de la délinquance, se sont retrouvés au ban de leur société, rejetés par leurs collègues, leurs amis et, souvent, par leur famille elle-même qui leur a reproché d’avoir fait des vagues aux conséquences funestes pour leur situation sociale.

 

Le procès de l’information. Dans ce procès sans juge (« une sorte de tribunal social et non un tribunal juridique » dit Jatahy), la défense est assurée par Thomas Stockmann lui-même assisté de sa fille et l’accusation par son frère Peter. C’est déjà dire que l’impartialité nécessaire est teintée d’émotions et de ressentis anciens dont l’accusation ne va pas manquer de se servir sachant l’impétuosité de Thomas. Mais enfin, les deux parties sont bien obligées de s’écouter, de faire valoir leurs arguments, même si la forme du procès ne permet pas de construire un compromis.

Car, à cette atmosphère familiale et personnelle, s’ajoute le procès de l’information posée en introduction par Thomas Stockmann. N’oublions pas que nous sommes au Brésil, un pays où l’ex-président Bolsonaro a nié avec une obstination trumpiste les plus claires évidences, du réchauffement climatique à sa défaite aux élections. Dans notre société où l’information se personnalise sous l’impulsion des algorithmes, est-il encore possible d’établir un fait ? Peut-on dire une vérité ou n’existent-ils plus que différentes versions toujours avantageuses à ceux qui les propagent ? Et si ma vérité n’est plus celle de mon voisin, y a-t-il encore une possibilité de vivre dans le même monde, d’interagir avec les autres ? Reste-t-il une autre possibilité que de se replier sur soi-même, sur sa famille et d’aller manger une glace avec sa fille en se forçant à oublier que la société court au désastre ?

 

Onze jurés sur scène. Autant de questions qu’ont en tête les onze jurés choisis aléatoirement parmi le public. Installés sur deux rangs en fond de scène, ayant de part et d’autre la table de la défense et celle de l’accusation, ils suivent sur écran les vidéos de témoignages présentées comme des preuves par l’accusation, interviennent en posant par écrit des questions. In fine, après s’être retirés dans les coulisses, ils doivent répondre par bulletin secret à cette question que la pièce elle-même, à l’égal de cette d’Ibsen, se garde bien d’expliciter : Thomas Stockmann est-il un ennemi du peuple ?

Tout le talent de Wagner Moura est au service de Thomas Stockmann, dans le courage comme dans l’aveuglement du médecin. Co-auteur de la pièce dans une première collaboration avec Christiane Jatahy, l’acteur est connu du public français par son interprétation remarquable de Pablo Escobar dans la série Narcos et par son rôle dans le film L’Agent secret qui lui a valu le prix d’interprétation masculine au festival de Cannes en 2025 et de meilleur acteur dans un film dramatique au Golden Globes 2026. Avec Danilo Grangheia (Peter) et Julia Bernat (Laura), ils entrainent le public dans ce débat démocratique qui n’a pas fini de se poser et conditionne, in fine, rien moins que l’avenir de nos sociétés et de notre planète.

 

Un procès, après l’ennemi du peuple de Christiane Jatahy et Wagner Moura. Dans le cadre de la collaboration des 80 ans des festivals d’Avignon, d’Edinburgh et du Holland Festival. Avec Wagner Moura. Danilo Grangheia et Julia Bernat. Première en France au festival d’Avignon du 11 au 22 juillet. Epidaurus Athens Festival les 26 et 27 juillet, Festival de Barcelone les 30 et 31 juillet, Festival d’Edinburgh du 7 au 10 août.

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UN PROCES d apres L ENNEMI DU PEUPLE mise en scene Christiane Jatahy et Wagner Moura 

Avec Julia Bernat Danilo Grangheia Wagner Moura et dans le film Jonas Bloch Marjorie Estiano Salvador Moura Participation en ligne Tatiana Henrique Enfants dans le film Antonio Falcao Jose Moura Henry Soares Paes Leme Interpretes invites Viviane Pavillon Matthieu Sampeur en alternance Un projet de Christiane Jatahy et Wagner Moura Conception et mise en scene Christiane Jatahy Texte Christiane Jatahy Wagner Moura Lucas Paraizo Scenographie eclairage et collaboration artistique Thomas Walgrave Video Julio Parente Costumes Marina Franco Direction de la photographie et camera Paulo Camacho Conception sonore et mixage Pedro Vituri Production et diffusion Henrique Mariano Administration Lison Bellanger Charlotte Pesle Beal EPOC productions Production Axis
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