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Mot de passe oublié ?C’est une soirée assez inhabituelle qui s’est tenue jeudi 16 juillet dans les nouveaux locaux du Théâtre de La Manufacture à Avignon. Né d’une volonté commune du Centre tchèque de Paris et du Théâtre de La Manufacture, le Prix Vaclav Havel (à distinguer du Prix des droits de l’homme Vaclav-Havel décerné par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe) a été créé « pour célébrer la liberté d’expression et de création ainsi que la conviction profonde que l’écrit a le pouvoir de résister à l’injustice ». Organisé en collaboration avec le Théâtre national de Prague et la Fondation VIZE 97 de Dagmar et Vaclav Havel, le prix a tout naturellement trouvé sa place à Avignon. Présidé par Jan Burian, directeur général du Théâtre national de Prague, le jury devait se déterminer entre cinq artistes nominés. Christiane Jatahy, qui a créé avec Wagner Moura Un procès, après l’ennemi du peuple actuellement au programme du festival d’Avignon, la poétesse gazaouie Hend Jouda, l’écrivain français Édouard Louis et l’écrivaine et journaliste franco-iranienne Delphine Minoui étaient en compétition avec Viktor Kyrilov, qui a finalement reçu le trophée en Cristal conçu par la célèbre verrerie Moser.
Viktor Kyrilov, jeune auteur ukrainien. L’auteur de Maintenant je n’écris plus qu’en français, qu’il interprète dans le cadre du festival Off au Théâtre Onze, s’est empressé de réfuter le terme de « compétition », tant l’idée est étrangère au monde de la création. Viktor Kyrilov, le plus jeune des prétendants, conte dans sa pièce autobiographique, la stupéfaction et les contradictions d’un jeune Ukrainien, étudiant à la prestigieuse école de théâtre Gitis de Moscou. Originaire d’Odessa, le grand port du sud, il a éprouvé dès son adolescence une vénération pour la littérature et la langue russe, rêvant d’entrer à Gitis, l’académie russe des arts du théâtre qui travaille depuis la fin du XIXe siècle avec le Théâtre d’art de Moscou fondé par Constantin Stanislavski. Il parvient à ses fins et, le 25 février 2022, après un cursus de trois ans, il va enfin interpréter sur la scène du prestigieux établissement un des premiers rôles de La Mouette de Tchekhov pour son diplôme de fin d’étude.
Un artiste dans la guerre. Le 25 février ? La veille, le 24, « l’opération spéciale » a étendu la guerre commencée par Poutine en 2014 par l’annexion de la Crimée à tout le territoire ukrainien. On imagine le désarroi du jeune étudiant qui va se rendre à son spectacle de fin d’étude avec un statut différent de celui qu’il se donnait la veille. Désormais, parmi ses collègues russes, il est un Ukrainien et, si ces derniers lui manifestent leur solidarité, ils ne parviennent pas à atténuer cette contradiction qui soudain se manifeste et va s’exprimer, non sans humour, tout au long de la pièce. Maintenant je n’écris plus qu’en français décrit non seulement la situation, résumant l’historique du contentieux entre les deux pays, mais dit encore l’absurdité de la guerre entre ces deux cultures qui se mêlent depuis des siècles et le désarroi que cela crée chez un jeune homme qui ne veut ni renier son pays, ni oublier son amour pour la culture russe. Il raconte aussi les tracasseries auxquelles fait face un réfugié, et l’inquiétude maternelle omniprésente. Un seul en scène émouvant à la chute surprenante. Précisons que Viktor Kyrilov ne parlait pas la langue française avant son départ de Moscou et qu’il en use aujourd’hui remarquablement.
Un inédit de Vaclav Havel. Efficacement animée par la chanteuse et comédienne tchèque Emma Smetana, la soirée a également permis de découvrir un inédit de Vaclav Havel, Serik. Les pages manuscrites inachevées ont été découvertes en 2020 et mises en ordre grâce à l’aide d’anciens collaborateurs de Vaclav Havel (voir notre article sur Serik). Sous la direction artistique de Frédéric Poty, le texte de 48 pages, qui met en scène un écrivain et l’officier de police politique chargé de le suivre, a été lu et interprété sur scène par d’anciens élèves de l’ENSATT dont la promotion 1973 était parrainée par Vaclav Havel. Lue sur scène, la lettre qu’il a écrite pour accepter le parrainage dit déjà l’humour et l’humilité du leader de la Révolution de velours qui a conduit pacifiquement du régime communiste à la démocratie libérale dont il fut le premier président. Close sur un concert d’Emma Smetana et de son conjoint le chanteur Jordan Haj, la soirée a également permis de découvrir le nouvel espace du Théâtre de La Manufacture, 1 route de Montfavet, aux volumes conséquents pour deux salles vastes dont l’une permettra de donner toute l’année des concerts.