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Mot de passe oublié ?Vous êtes commissaire associée de la 23e édition du festival Les Photaumnales, dont le titre est La Photographie et après ?, comment raconte-t-on 200 ans de photographie ?
Cela fait cinq ans que je suis commissaire associée au réseau Diaphane. D'abord commissaire en résidence puis commissaire associée. Avec Fred Boucher, fondateur de ces événements, nous assurons le co-commissariat des Photaumnales. Ce qui est intéressant, notamment dans le cadre du bicentenaire, c'est que nous avons deux personnalités différentes, deux manières d'envisager la photographie, néanmoins très complémentaires. Fred Boucher est attaché à une pratique plus traditionnelle de la photographie documentaire. Né dans l'Oise, son père était lui-même photographe à Clermont de l'Oise, il cadre très bien avec le territoire et a un attachement fort à la technique et à la pratique photographique avec un grand P, comme on pourrait dire l'art avec un grand A.
Il s'est intéressé à ce que 200 ans de la photographie représentent sur le territoire sur lequel s'étendent Diaphane (depuis 30 ans) et les Photaumnales (depuis plus de 20 ans). Cet attachement au patrimoine et au territoire se traduit par l'exposition sur l'histoire de la photographie dans le Beauvaisis, présentée au Quadrilatère, qui retrace l'histoire locale de la fin du XIXe siècle aux années 1930. De plus, depuis plusieurs années, Fred a mis en place un partenariat très fort avec la Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Pour le bicentenaire, cette assise patrimoniale se déploie à travers environ 25 expositions réparties sur tout le territoire du Beauvaisis et du Clermontois, jusqu'au musée de Berck-sur-Mer. Depuis les grands noms patrimoniaux comme Nadar ou Lartigue jusqu'aux contemporains Véronique de Viguerie ou Pascal Maitre.
Pas de référence à Nicéphore Niépce ?
On laisse ça à Chalon. Cependant, au-delà de la tradition du Beauvaisis, Diaphane a une histoire très particulière avec la photographie, liée à Hippolyte Bayard qui, pour certains, fait partie des inventeurs de la photographie. Sa maison natale se trouve sur ce territoire et, pour faire revivre ce patrimoine photographique de l'Oise, a été créé le Cercle Hippolyte Bayard. Il regroupe une bonne partie des structures photographiques majeures des Hauts-de-France, comme le Centre Régional de la photographie (CRP) à Douchy, l'Institut de la photographie à Lille ou le Château Coquelle à Dunkerque.
Vous-même, comment intervenez-vous ?
Ma spécialité est le champ de la post-photographie et des pratiques émergentes qui rapprochent la photographie de l'art contemporain : des pratiques pluridisciplinaires incluant la vidéo, la photo vernaculaire, l'archive, le collage, les modes de monstration immersive, performative ou collaborative.
Ensuite, pour relier le patrimoine défendu par Fred et mes intérêts pour la création contemporaine, il nous manquait un jalon central. Il s'est incarné très naturellement dans le travail de Stéphane Couturier qui, pour Fred et moi, symbolise un photographe à la charnière de ces deux époques. Il est passé de la photographie documentaire traditionnelle aux nouvelles pratiques plasticiennes en saisissant le passage de l'argentique au numérique. Stéphane Couturier a également été le lauréat d'un appel à projets de la mairie de Beauvais dans le cadre des 800 ans du début de la construction de la cathédrale. Il a conçu des cartons de tapisserie sur le thème de l'Apocalypse destinés au centre de tapisserie de Beauvais. Les dessins et cartons de ces tapisseries sont actuellement exposés dans la cathédrale.
Cette articulation entre deux moments et deux histoires de la photographie s'est faite de manière très naturelle et organique. Au Quadrilatère — où nous revenons après 5 ans d'absence —, l'exposition réunit six artistes de la post-photographie, Stéphane Couturier et l'exposition historique du Beauvaisis. D'autres expositions sont également présentées en extérieur, notamment devant la gare de Beauvais.
De quel héritage peut-on parler aujourd'hui lorsqu'on évoque la post-photographie ? Y a-t-il un héritage esthétique particulier ?
Le développement des pratiques dites néo-analogiques, depuis une douzaine d'années, est un héritage marquant dans le champ de la post-photographie. Avec l'avènement du numérique, on assiste à un retour des artistes vers des pratiques plus traditionnelles, comme le travail du tirage comme pièce unique, l'utilisation du collodion humide ou le travail en chambre noire avec le photogramme (à l'instar de Sandrine Elberg à Noyon). Il y a une véritable réappropriation de cette histoire ancienne dans la création contemporaine. C'est aussi le cas chez Clara Chichin (pellicules anciennes périmées, travail sur la matérialité de la lumière) ou chez Harina Essipovich, qui présente au Quadrilatère de Beauvais une sculpture photographique au sol réalisée en argentique, accompagnée d'une performance.
L'héritage se définit ainsi par la réappropriation et l'hybridation de pratiques anciennes. En intégrant des typologies d'images variées : vidéo, archives, collages. Au festival Circulation(s), j'ai montré par exemple le travail de Nathalie Bissig qui projette des dessins sur des photographies. La post-photographie consiste à déconstruire ces catégories. Des artistes comme Shinjin Gabé se situent également à la lisière entre arts visuels et art contemporain, évoluant vers l'installation et les pièces uniques.
Quelle place l'éducation à l'image occupe-t-elle dans le festival ?
L'éducation à l'image est le cœur même du projet de Diaphane et des Photaumnales depuis leur création, sous la conduite de Fred Boucher. L'idée est d'apporter l'accès à la culture visuelle dans des zones rurales ou éloignées, ce qui relève d'un choix politique fort porté avec les collectivités locales. Diaphane emploie une à deux personnes dédiées à la médiation culturelle et collabore étroitement avec l'Éducation Nationale. Un dossier pédagogique complet est mis à disposition des enseignants, et de nombreuses expositions itinérantes tournent toute l'année dans des lycées, maisons de la culture, EHPAD, associations. Une équipe de médiation est également mobilisée au Quadrilatère et en extérieur à Beauvais pendant toute la durée du festival. Des visites spécifiques sont organisées (notamment à vélo), et j'interviens moi-même depuis 5 ans dans des lycées de la région (de Clermont de l'Oise à Senlis). Nous concevons le commissariat des expositions scolaires directement avec les élèves pour les faire réfléchir aux enjeux du choix et de la scénographie des images.
Avec la surabondance d'images sur les smartphones et les réseaux sociaux, la photographie artistique ou professionnelle est-elle plus subversive que la pratique amateur ?
Sur un téléphone portable, il n'y a pas de hiérarchie, tout arrive en même temps, y compris des images retouchées ou générées par l'IA. Une image peut être subversive quel que soit son outil de production. La différence réside dans son contexte et sa mise en récit : dans une exposition, l'image est accompagnée d'un texte et d'une scénographie, alors que sur les réseaux sociaux, elle est souvent balayée (swipée) sans contexte. L'éducation à l'image vise précisément à réapprendre à s'arrêter devant une œuvre pour la lire. Le travail de commissaire est de construire une narration et de faire dialoguer les œuvres. Je rédige toujours des textes courts et intelligibles pour créer des résonances entre les expositions.
L'éducation à l'image interroge aussi la place de l'auteur photographe face à l'anonymat du numérique et la mondialisation. On fait face à une photo désincarnée, transformée ou générée par l'IA. Aux Photaumnales, nous exposons cette année des artistes qui intègrent l'IA (comme Cristobal, Brobeck ou Barluet) pour questionner le statut de l'auteur, l'archive et la valeur de l'image. Ce bicentenaire constitue un moment charnière pour stimuler la réflexion et les futurs photographes. La volonté du Ministère de la Culture de mettre la photographie en avant témoigne de l'importance de ces questionnements actuels.
Face au flux rapide des réseaux sociaux, il convient de prendre le temps de regarder et de réfléchir. Tout comme certains artistes reviennent à des pratiques néo-analogiques, revenir à une pensée plus lente nous ferait beaucoup de bien.
Vous exercez aussi le commissariat à l'étranger ?
Oui, je réalise régulièrement des expositions en Europe. Je reviens notamment du festival de Sopot en Pologne où j'ai assuré le commissariat d'une exposition dédiée à la scène photographique française. Intitulée Shape of Stories, cette exposition montre comment des artistes français contemporains réutilisent le patrimoine et l'histoire de la photographie pour créer de nouveaux récits. C'est le cœur même de la démarche post-photographique.