Vous n'avez pas de compte ? Enregistrez-vous
Mot de passe oublié ?Miracle de l’arithmétique, la 80e édition du festival d’Avignon, fêtée cette année, se doublera d’une autre célébration l’an prochain, celle du 80e anniversaire. Car, bien entendu, la première édition de 1947 a constitué l’année zéro et non l’an un. On peut s’y tromper, à l’image de la querelle sur le début de ce millénaire qui fut fêté au 1er janvier 2000 alors qu’il commençait réellement un an plus tard. Toujours est-il que l’on attendait un avant-goût de la programmation de cette édition octogénaire le 21 juillet lors de la conférence de pré-bilan de son directeur. Attente vaine, Tiago Rodrigues, qui n’est jamais avare de paroles, est resté muet, refusant même d’indiquer la langue invitée (après l’anglais, l’espagnol, l’arabe et cette année le coréen) et reportant les annonces au mois d’avril 2027 où le programme sera révélé.
Il n’est cependant pas interdit d’imaginer que l’édition puisse se conjuguer, au moins en partie, avec deux autres festivals européens eux aussi créés en 1947, le Holland Festival qui se tient en juin et le Edinburgh festival en août. En prélude, cette année, les trois festivals ont coproduit la pièce des brésiliens Christiane Jatahy et Wagner Moura, Un procès, après l’ennemi du peuple. Créée au Brésil, la pièce qui propose une suite au drame écologique d’Henrik Ibsen sous forme de procès social avec jurés choisis dans le public, a été donnée du 25 au 28 juin à Amsterdam, puis du 11 au 22 juillet à Avignon et du 7 au 10 août à Edinburgh, avec entre temps des représentations aux festivals de Barcelone et d’Athènes. Une véritable carrière européenne qui a été une réussite, acclamée par les publics. De quoi engager à développer la collaboration.
Une programmation exigeante et variée. Quant à cette 80e édition, on peut dire qu’elle a été un succès. Avec 15 000 places en plus, les gradins se sont néanmoins remplis à 92%. Six points de moins que l’année précédente, ce n’est pas mal si l’on considère l’acharnement inédit d’une canicule qui n’a pas voulu quitter les rues d’Avignon, la concurrence du Mondial de football, les dysfonctionnements ferroviaires et quelques angoisses dues aux menaces (finalement retirées) du ministère de la Culture sur le budget en cours de 28 grands établissements culturels. Au total près de 123 000 billets ont été vendus pour 47 spectacles dont 30 étaient des créations. La programmation, « marquée par la liberté de création », s’est attachée à représenter les différentes facettes du spectacle vivant contemporain avec l’ambition « d’élargir les possibles ». Tiago Rodrigues a insisté « cette diversité des formes esthétiques correspond à une diversité des visions de monde ». Cela s’est traduit notamment par deux tiers des artistes présents pour la première fois à Avignon alors que d’autres, comme Gwenaël Morin, poursuivaient un projet commencé les années antérieures. La moitié des spectacles étaient internationaux et 21% dans la langue invitée, le coréen, qui a permis la découverte d’un théâtre multiforme où le traditionnel Pandori le dispute aux textes contemporains interrogeant la barbarie de la dictature militaire. Le public est ainsi passé d’une lecture heureuse des comédies de Molière par tg STAN à l’ambition explosive pour les formes théâtrales de Julien Gosselin dans son Maldoror. L’intégrale de la trilogie Cadela Força de Carolina Bianchi a confirmé un théâtre d’Amérique du Sud qui ne détourne pas les yeux des violences et abus sexuels, interrogeant la création sous cet angle et celui du corps.
De Shakespeare à Bolaño. Parmi les nombreuses adaptations de romanciers et poètes (Han Kang, Roberto Bolaño, Lautréamont, Hilda Hilst…), celle de Thésée sa vie nouvelle, de Camille de Toledo, a été magistralement incarnée par Valérie Dréville. Avec Neige, neige, neige, Lee Jaram a conquis le public en associant la tradition du Pandori à l’écriture de Tolstoï.
Deux interprétations de Shakespeare étaient présentées au festival. The Last Hamlet de Ben Duke a pris le parti de raconter cette tragédie comme une comédie. Casting Lear est une interprétation œdipienne de cette tragédie, où Andrea Jiménez donne le concept inventif de changer d’acteur chaque jour afin que tout se fasse spontanément, le texte leur étant soufflé dans une oreillette, pour qu’elle puisse vivre l’expérience de faire monter son propre père sur scène sous la forme de ce roi tyran. Autre rapport à la famille, The History of Korean Western Theatre fait partie d’un trio de spectacles de Jaha Koo, dans lequel l’acteur, accompagné sur scène d’un cuiseur à riz et d’un origami de crapaud, raconte ce que sa grand-mère lui a appris du théâtre coréen et de comment il s’est peu à peu effacé pour se conformiser à la société occidentale.
Enfin, le cirque a fait son entrée par la grande porte, avec le Collectif XY au Palais des papes.
Le « dissensus ». Pour Tiago Rodrigues, cette polymorphie traduit le « dissensus », la diversité parfois conflictuelle des formes esthétiques d’un festival qui se veut avant tout un lieu de questionnement au milieu de notre monde tourmenté. « On débat pour ne pas se battre » a lâché le directeur conscient de la force du spectacle vivant face aux conflits qui désorientent. Un procès, déjà cité, en fut un exemple frappant.
Plutôt flatteur envers un public « engagé… qui ne va pas au festival mais qui le fait » Tiago Rodrigues s’est félicité des 10 000 billets vendus à des spectatrices et spectateurs qui n’étaient jamais venus, dont un tiers dans le cadre de programmes éducatifs et un quart par la collaboration avec les organismes sociaux. Autre motif de satisfaction, 15% du public était international et 30% local, un équilibre qui garantit au festival son ancrage dans le territoire et son label d’international.
Enfin le festival d’Avignon a confirmé sa place de plateforme du théâtre européen qu’il n’est pas seul à entretenir et qui promet de belles collaborations, surtout si l’Union européenne élargit son financement, dans les années à venir.