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Le Faust muet et désemparé de Romeo Castellucci

par Véronique Giraud
Gérard Bayle dans
Gérard Bayle dans "Faust. Non dit, non fait" de Romeo Castellucci. © Alex Majoli
Arts vivants Théâtre Publié le 11/10/2026
Au sommet de sa quête formelle, Romeo Castellucci prive Faust de mots. Sans texte, ce procédé esthétique radical n’offre qu’à voir et à ressentir. Coproduit par le Domaine d’O de Montpellier, Faust. Fait, non dit sera à l’affiche de l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

C’est moins le moment où Faust pactise avec le diable que la nature même du vieux Faust en proie au chaos, au désarroi, qui a intéressé Romeo Castellucci. Le Faust magicien, avide de pouvoir et de savoir, jusqu’à vendre son âme à Méphistophélès pour vivre jeunesse et amour, se prête parfaitement à la machinerie théâtrale qui fait l’esthétique du metteur en scène italien. Au texte qu’il dédaigne au point de supprimer toute parole, il substitue des inventions formelles qui font la marque de sa compagnie Societas.

Un poing fermé tenu par une perche frappe régulièrement le rideau de plastique fermant le plateau. Il s’ouvre sur une chambre grise aux parois de tentures sur lesquelles sont dessinés cheminée, radiateurs, miroir et autres décorations d’époque. L’ensemble est pauvrement éclairé par plusieurs néons blancs qui clignotent comme s’ils allaient s’éteindre. Unique meuble, un petit lit. Unique objet, une machine à écrire au premier plan. Un vieillard décharné, interprété par Gérard Bayle, se lamente en silence. Il arpente la pièce, se prend la tête et compose dans l’espace des gestes fragiles. Faust apparaît tout petit dans l’immense pièce où pendent des câbles reliés à de curieux mécanismes, tout bouge mais nul ne dit qui gouverne le mouvement. Les lumières semblent obéir à un désordre inquiétant, diabolique.

Éternel insatisfait, Faust, qui a préféré étudier que boire et manger, souffre toujours de ce qu’il ne sait pas. Alors qu’il est allongé sur son lit, une poudre noire tombe avec légèreté, recouvrant son corps, ses draps, le sol. Dans cette atmosphère brumeuse, le décor ne cesse de se transformer, insensiblement. Le feu dans une paire de chaussures, le cliquetis de la machine à écrire, les sonorités électriques, une tenture soulevée dévoilant le tableau d’un crâne posé à l’envers, une aile noire qui bruisse… Rien n’est dit, tout n’est que sensation, émotion, face à ce mouvement aussi angoissant qu’incontrôlable. Dans cette noirceur sort de derrière une tenture le jeune Faust, beau, souple, blanc comme un Pierrot. Blanche également la poudre légère qui recouvre Marguerite tordue de douleur. La folie, la magie, le sensible opèrent. En silence.

Performance théâtrale, ce Faust est moins incarné que rêvé. L’omniprésence de robots dans ce décor témoigne de la déshumanisation à l’œuvre depuis le mythe littéraire de Goethe. L’absence de texte joue comme un tableau abstrait, une abstraction théâtrale de Romeo Castellucci au sommet de sa maîtrise formelle, qui risque de laisser des spectateurs démunis.

 

 

Faust. Fait, non dit

Conception et mise en scène de Romeo Castellucci. Musique originale de Scott Gibbons. Dramaturgie : Piersandra Di Matteo. Avec Gérard Bayle, Stefania Horodeyska, Lorenzo Coletta.

Les 9 et 10 octobre au Domaine d’O, théâtre Jean-Claude Carrière.

Du 30 octobre au 27 novembre à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.

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