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Hanaël El Yousfi : « le cinéma pour réparer et ne pas sombrer dans la haine »

par Véronique Giraud
Hanaël El Yousfi, réalisatrice du film
Hanaël El Yousfi, réalisatrice du film "Les filles d'Abraham", qui sortira en salle le 30 décembre 2026. ©Claire del Gatto/NAJA
Cinéma Film Publié le 27/10/2026
Pour son premier long métrage, Les Filles d'Abraham, Hanaël El Yousfi a reçu sept prix dans les festivals, de Toronto à Cinemed Montpellier où nous l’avons rencontrée. S’appuyant son vécu douloureux, elle réalise un film qui, sans tabou et avec un réalisme assumé, montre tout ce qui lie et sépare deux jeunes filles, l’une juive, l’autre de confession musulmane. Le film sort en salle le 30 décembre.

Après vos études de droit, vous vous êtes dirigée vers le cinéma sans faire d’école. C’était une nécessité ?

Les études de droit, c'était pour me rassurer. Elles m’ont permis de me mettre en confiance et un peu de cocher une case. Je ne m'étais pas autorisée à imaginer une vie de cinéaste avant la fin de mes études. Dès que j'ai coché cette case qui pouvait assurer mon avenir, je me suis autorisée à extérioriser un vécu personnel que j'avais mis sous le tapis. J'ai senti la nécessité d’une mise à nu dans un but thérapeutique, parce, après mes épreuves douloureuses, je n'avais pas envie de basculer dans la haine et le ressentiment, ni de garder des traces de blessures passées.

C'était important pour moi de me réparer, et le cinéma a cette force de pouvoir réparer tout en apportant une prise de conscience à ceux qui voient l'œuvre.

 

Vous avez débuté avec un court-métrage, Mazel Brouk, portrait de deux jeunes filles de deux milieux et communautés culturelles. Alors que la société ne cesse de se polariser vous développez le sujet pour votre premier long-métrage. Vous aimez la gageure ?

C'est vrai que moi j'ai grandi et j'évolue au sein de ces deux communautés. J'aime bien dire que ma vie aujourd'hui, c'est faire l'Aïd avec ma famille et aussi aller à la synagogue. Il y a quelque chose de schizophrénique en moi, je suis très touchée émotionnellement par ces communautés qui me sont familières. J'avais envie de mettre ces jeunes filles face à leurs similitudes : montrer qu'elles font partie de deux cultures que tout oppose et se plaisent à s'opposer, mais qu'en réalité elles partent du même carcan et subissent les mêmes attentes. À la fin, on oublie qu'on est avec des jeunes filles de culture juive ou musulmane ; on est juste avec des filles confrontées à la pression du mariage, au poids de l'honneur ou au huis clos familial. C'est quelque chose d'universel qui touche toutes les cultures.

 

Vous montrez à la fois tout ce qui éloigne ces deux amies mais aussi tout ce qui les rapproche, avec subtilité et une grande sincérité. Comment avez-vous conçu ces scènes ?

Le point de départ était mon vécu. Ensuite, je ne voulais pas être naïve et je voulais filmer cette quotidienneté sans fard. C'est pour cela qu'il y a des mots crus et des dialogues décomplexés. C'était important pour moi d'être fidèle à la réalité des jeunes filles de vingt ans qui se retrouvent et parlent de sexualité. Je voulais préserver ce réalisme, quitte à être malaisante. Le cinéma permet cela. En plus de mon vécu, j'ai mené pendant plus de deux ans plus d'une centaine d'entretiens avec des femmes, juives et de culture musulmane. Cela me nourrissait et me guérissait de voir que je n'étais pas la seule à avoir vécu certaines choses. Pour le casting, j'ai choisi des personnes qui maîtrisaient mon propos et avaient une voix qui comptait pour moi, afin d'être la plus juste possible et d'éviter les clichés sur des communautés scrutées par les médias et les extrémistes.

 

Lors de votre rencontre avec le public, vous avez dit : « C'est parce que c'est long qu'on peut avoir des personnages aimables et discutables ». Cela résume votre cinéma ?

Ça ne m'intéresse pas de dresser des portraits manichéens, en noir et blanc. Dans le processus de guérison de mes épreuves, ce qui m'a permis de me relever et de pardonner, c'était de voir la bonté et la vulnérabilité dans chaque personne qui avait pu me faire du mal. Comprendre pourquoi elle en est arrivée là. Pour les personnages les plus difficiles, comme la mère juive ou le petit frère, il fallait du temps pour expliquer la souffrance du déracinement ou le sentiment d'abandon.

 

Vous avez tourné en seulement 29 jours et sans faire d’école de cinéma. Comment avez-vous convaincu Les Films du Losange de produire votre film ?

Je pense qu'ils ont senti ma conviction et ma sincérité, car je n'ai pas lâché mon propos face aux interlocuteurs qui voulaient me faire dévier vers quelque chose de plus lisse. Le fait d'avoir réalisé un court-métrage acheté par Canal+, de leur avoir montré des répétitions filmées, ainsi qu'une vraie compatibilité artistique ont permis de gagner leur confiance.

 

 

Hanaël El Yousfi est née à Orange, dans une famille d'origine marocaine.

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