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L’exception française menacée ?

par Élisabeth Pan
La France reste en 2025 sur la plus haute place du podium en nombre d’entrées dans les salles de cinéma et en nombre d’écrans proposés au public. Ici la file des spectateurs du festival Cinemed de Montpellier le 16 octobre 2026. ©Rivaud/NAJA
La France reste en 2025 sur la plus haute place du podium en nombre d’entrées dans les salles de cinéma et en nombre d’écrans proposés au public. Ici la file des spectateurs du festival Cinemed de Montpellier le 16 octobre 2026. ©Rivaud/NAJA
Cinéma Publié le 29/10/2026
En raison de son exception culturelle, de ses modes de financement, du statut d'intermittent du spectacle et de divers dispositifs complémentaires, la France est championne européenne toute catégorie dans le secteur du cinéma. Mais les nuages s’accumulent sur le septième art et sur le Centre national du cinéma (CNC).

Les résultats de l’année 2025 n’ont pas inversé la tendance : la France reste sur la plus haute place du podium en nombre d’entrées dans les salles de cinéma et en nombre d’écrans proposés au public. Une place qui n’est guère menacée tant l’avance nationale est importante. Les chiffres publiés par le Centre national du cinéma (CNC) sont éloquents : l’an passé, 156,79 millions de billets ont été délivrés. C’est 13,6% de moins qu’en 2024 et bien moins qu’en 2023 (181 millions, année qui accusait une hausse de 18,9% par rapport à 2022 (151 millions), mais c’est estimable d’autant que 2026 s’annonce comme un grand cru avec déjà 136,80 millions d’entrées à la fin septembre. C’est l’Allemagne, État le plus peuplé de l’Union Européenne, qui arrive en deuxième position avec seulement 84,6 millions d’entrées l’an passé. Si l’on chiffre en rapport du nombre d’habitants, l’Italie devance son voisin nordique avec 67 millions d’entrées.

Autre critère parlant, le nombre d’écrans sur le territoire. Là encore la France est loin devant avec 6 401 écrans, alors que l’Allemagne n’en possède que 4 757 et l’Italie 3 759, autant que l’Espagne (3 569) qui a réalisé 65 millions d’entrées en 2025.

Enfin, la France est également en tête dans le pourcentage de films nationaux vus par le public. Ses 37,7% devancent largement l’Italie (32,7%), l’Allemagne (27,4%), la Pologne (27% pour 50 millions d’entrées), l’Espagne (19%) ou les Pays-Bas (14% pour 28 millions d’entrées). De plus, un film sur deux est un film français.

 

Des dispositifs uniques au monde. Cette médaille d’or ne doit rien au hasard. C’est en France que les frères Lumières ont non seulement inventé le cinéma mais travaillé avec ce qui deviendra une des premières majors au monde, la société Gaumont. Celle-ci confiera à une femme, Alice Guy, le soin de faire le premier film de fiction. Depuis, le pays est toujours resté lié au cinéma. Pour protéger la production menacée par la prédominance d’Hollywood, la France fera jouer, lors des accords commerciaux du Gatt en 1993, l’exception culturelle qui permet de ne pas considérer les productions artistiques comme une marchandise ordinaire. Un principe qui sera reconnu par l’Unesco en 2005. Cette exception s’applique au cinéma depuis la création du CNC en 1949, un dispositif unique au monde qui finance la production par la collecte de diverses taxes : sur les entrées en salle, sur les télévisions publiques et privées, sur les vidéos et sur les plateformes en ligne. Le CNC finance aussi, par le biais de l’Aide aux cinémas du monde (ACM) la collaboration entre artistes de France et de l’étranger. Le CNC subventionne enfin les salles d’art et d’essai, qui constitue une part non négligeable des écrans (2 831) et la moitié des établissements. Et le taux de TVA est réduit pour l’ensemble des activités culturelles.

 

Le CNC menacé. Face à la tentation hégémonique d’Hollywood et à la déferlante des films asiatiques qui saturent le marché, plusieurs pays lorgnent vers cette exception culturelle longtemps reprochée à la France. Outre le système de financement du CNC, le dispositif des intermittents du spectacle commence à faire des adeptes et les abonnements aux salles qui ouvrent des droits illimités sont examinés avec attention.

L’ICAA en Espagne, le FFA en Allemagne ont des budgets inférieurs au CNC français et les aides régionales ne comblent pas l’écart. Dans ce contexte, les attaques du Rassemblement national, qui va jusqu’à demander la suppression du CNC pour des raisons idéologiques, apparaissent des plus dangereuses. En Italie, Giorgia Meloni a bloqué les aides dès sa prise de pouvoir, les réduisant ensuite de 750 millions d’euros en 2022 à 500 millions budgété en 2027, et a refusé certains tournages jugés contraires à « l’intérêt du pays ». Face aux protestations du milieu et surtout au triste état d’un cinéma qui a si longtemps rayonné dans le monde, les députés transalpins ont fini par voter en septembre une loi qui crée une Agence du cinéma et de l’audiovisuel. Assez semblable au CNC…

 

« Un effacement sans précédent du cinéma français de nos écrans ». Mais cette bonne santé du cinéma national pourrait ne pas durer. Dans une tribune publiée le 14 octobre dernier dans les colonnes du Monde, 170 cinéastes, dont Jean-Pierre Dardenne, Justine Triet, Agnès Jaoui et Jacques Audiard, s’inquiètent d’un « effacement sans précédent du cinéma français de nos écrans ». En cause, les baisses de subventions qui s’annoncent avec la préparation de la loi de finances 2027. Le budget national envisage d’être bien moins disant quant à la subvention de fonctionnement du CNC, ainsi que sur la dotation de France Télévisions qui aurait un impact sur sa participation au financement de la production. Pour les signataires, cela aurait pour conséquence la disparition de 80 films chaque année. L’industrie nationale du cinéma, qui emploie 260 000 personnes, a besoin « d’une véritable loi cinéma qui pourrait notamment pérenniser la chronologie des médias, encadrer l’intelligence artificielle, repenser le financement de l’audiovisuel public ou protéger les moyens et missions du CNC ». La loi audiovisuelle de 1986 est devenue désuète.

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