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Avignon : Quelque part par ici se retrace une histoire…

par Élisabeth Pan
Kono atari no Dokoka
de Michikazu Matsune en dialogue avec Martine Pisani avec Theo Koojman. © Raynaud de Lage
Kono atari no Dokoka de Michikazu Matsune en dialogue avec Martine Pisani avec Theo Koojman. © Raynaud de Lage
Arts vivants Interdisciplinaire Publié le 12/07/2023
Kono atari no dokoka signifie « quelque part par ici », mais les auteurs le décrivent comme « un endroit à la fois lointain et très proche, aux contours flous et pourtant familiers, un voyage à travers le temps et l’espace. » C’est avec cette approche que les trois protagonistes, Michikazu Matsune, Theo Kooijman et Martine Pisani, vont conter la vie de celle-ci.

Chorégraphe et danseuse marseillaise, Martine Pisani a commencé sa carrière dans les années 1980 et a répertorié ses créations en détails dans une série de carnets qui furent l’inspiration de ce spectacle. Ces carnets sont remplis de commencements d’idées, de dessins, partitions, descriptions de mouvements et autres photographies. Le performeur japonais et autrichien Michikazu Matsune y a vu une idée de spectacle. C’est avec une approche documentariste et conceptuelle qu’il lance ce projet collectif pour honorer la carrière de Pisani dont les œuvres sont un mélange de mouvements et de textes. Emplies d’humour et de poésie, ces performances seront remémorées, et parfois même comiquement imitées lors du spectacle.

 

Humour et tendresse. La pièce commence sur une scène sobre, décorée seulement d’un écran, d’une table et de chaises. Sur ces chaises, Martine Pisani et Michikazu Matsune. Ce dernier lit un texte, affiché sur l’écran en japonais. Après coup, il traduit le texte en anglais (sur-titré en français). Les deux performeurs se présentent ensuite, et annoncent être ravis de l’opportunité de cette conférence à Kobo pour présenter l’œuvre de la vie de Pisani. En effet, le contexte choisi pour la pièce est celui de la présentation, pour la première fois, du travail de cette dernière au Japon. Ce choix permet d’étudier l’environnement culturel, et de différencier les visions de chacun sur la même œuvre. Les deux protagonistes sont ensuite rejoints sur scène par le peintre et interprète néerlandais Theo Kooijman, qui a longtemps performé pour Martine Pisani et avec qui elle partage sa vie.

Tous trois reviennent alors sur les premiers travaux de Pisani, les deux hommes en parlant avec passion et admiration tandis que la chorégraphe commente et confie des petites anecdotes. Elle se refuse toutefois à conter son expérience elle-même, ce que l’audience apprend très vite alors que Matsune lui demande, en anglais, si elle souhaite raconter une histoire et qu’après un long silence, qui tient les spectateurs sur le bord de leurs sièges, elle répond simplement « No. », prouvant que cette créatrice a besoin de peu pour faire rire son audience.

Les histoires sont narrées avec tendresse et humour. De l’impressionnant avec les rencontres de Pisani avec de grands noms de la chorégraphie américaine postmoderne comme Yvonne Rainer et David Gordon au fantaisiste avec la fascination de Kooijman pour la nourriture macrobiotique. Des extraits vidéos sont projetés, entre autres la seule captation faite de Martine Pisani dansant dans les années 1980 lors d’une audition avec Claude Régy (pour laquelle elle n’a malheureusement pas eu le rôle car il cherchait une danseuse classique en pointes). Matsune parlera également de sa jeunesse à Kobe, et de son déménagement en Europe dans les années 1990, qui marque son entrée dans le monde de la danse contemporaine. Et bien sûr, de la maladie de Pisani, qui la limite physiquement, et fait qu’elle sera tout au long du spectacle assise avant de revenir à son fauteuil roulant, ainsi que du changement brutal que cela imposera à son art.

 

Rencontres et commencement de la création. Les trois protagonistes sont pleins d’admiration les uns pour les autres, et cela se sent, leur affection mutuelle est tant artistique que personnelle. Matsume décrit leur rencontre, dans les années 2000 à un festival de danse à Paris : « J’ai immédiatement admiré son (Pisani) travail, qui mêlait humour subtil et poésie. Theo, performeur atypique, m’a lui aussi fasciné, tant sa présence scénique était forte. » Ils ont ensuite tenté de garder contact, se souhaitant la nouvelle année, mais se sont perdus jusqu’en 2018, quand Matsume retourne à Paris pour un spectacle qu’il crée, et les voit dans le public. « Pour moi, ces retrouvailles ont été le point de départ de ce projet », dit-il. Il souhaite alors en apprendre autant que possible sur la vie et l’œuvre de Martine. Il leur rend visite plusieurs fois pour avoir accès aux archives de la chorégraphe. Pisani ayant toujours rêvé de voyager au Japon, ils rendent ce rêve possible en créant cette conférence inventée dans le pays de Matsume.

Le projet redonne à Pisani son amour du spectacle : « cela m’a aidé, presque par magie, à résoudre la question de mon arrivée sur scène dans mon état actuel, car je n’ai pas vraiment envie d’exposer ma maladie aux regards. » Elle n'avait pas été sur scène depuis 1996. Elle ne voulait pas faire de sa maladie le sujet principal du spectacle, et son désir est rendu possible par l’idée de travailler sur ses créations de départ, entre 1984 et 1996 : Ici, À mon gré, Deux femmes courant sur la plage, Là où nous sommes… sans vidéos, ils décident de se concentrer sur les souvenirs qu’il en reste « mes souvenirs, nos souvenirs ».

 

Kono atari no dokoka de Michikazu Matsune et Martine Pisani. Création pour le Festival d’Avignon à la Collection Lambert jusqu’au 15 juillet. La pièce se jouera ensuite au Tanzquartier de Vienne les 17 et 18 novembre, puis à la Maison de la Culture d’Amiens les 9 et 10 avril 2024, ainsi qu’à la Fabrik Potsdam et au SPRING Performing Arts Festival d’Utrecht en mai 2024.

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