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Le Mucem propose une autre histoire du monde

par Pierre Magnetto
Allégorie à la gloire de Napoléon. Clio montre aux nations les faits mémorables de son règne.
Alexandre Véron-Bellecourt (1773-1849). Musée du Louvre – département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
Allégorie à la gloire de Napoléon. Clio montre aux nations les faits mémorables de son règne. Alexandre Véron-Bellecourt (1773-1849). Musée du Louvre – département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
La Vraie Carte du monde de Chéri Samba (2011), Collection fondation Cartier pour l’art contemporain © Galerie MAGNIN-A/ Florian Kleinefenn
La Vraie Carte du monde de Chéri Samba (2011), Collection fondation Cartier pour l’art contemporain © Galerie MAGNIN-A/ Florian Kleinefenn
Aḍhāīdvīpa, auteur anonyme, fin du XIXe-début du XXe siècle. L’empire des Indes, sous le Raj britannique (1858-1947), actuel état de Gujarat, Inde. Bibliothèque nationale de France. © BnF
Aḍhāīdvīpa, auteur anonyme, fin du XIXe-début du XXe siècle. L’empire des Indes, sous le Raj britannique (1858-1947), actuel état de Gujarat, Inde. Bibliothèque nationale de France. © BnF
The Arrival of Vasco de Gama de Pushpamala N (2014), Inde. Courtoisie de l’artiste et Nature morte, Delhi © Pushpamala N. / Nature morte, New Delhi
The Arrival of Vasco de Gama de Pushpamala N (2014), Inde. Courtoisie de l’artiste et Nature morte, Delhi © Pushpamala N. / Nature morte, New Delhi
Le Calendrier perpétuel (ruznâme), de Sulaymân Hikmatî (1757-1774), représentant une période entre 1760 et 1761,correspondant à l’an 1174 de l’hégire. Musée de l’Institut du monde arabe, legs de Marcel Destombes © musée de l’IMA / Nabil Boutros
Le Calendrier perpétuel (ruznâme), de Sulaymân Hikmatî (1757-1774), représentant une période entre 1760 et 1761,correspondant à l’an 1174 de l’hégire. Musée de l’Institut du monde arabe, legs de Marcel Destombes © musée de l’IMA / Nabil Boutros
Arts visuels Arts plastiques Publié le 23/11/2023
L'exposition présentée à Marseille jusqu'au 11 mars 2024 Une autre histoire du monde, invite le visiteur à faire un pas de côté car l'Europe et l'Occident n'y sont pas au centre du monde. A travers 150 oeuvres et objets issus de tous les continents, le musée pousse à la réflexion sur un monde globalisé dans lequel tous les peuples portent leur propre récit historique alors qu'avec la période coloniale, c'est celui des occidentaux qui s'est imposé.

L’exposition débute avec une œuvre d’Alexandre Véron-Bellecourt peinte durant le premier quart du XIXe siècle : Allégorie à la gloire de Napoléon. On y voit la muse Clio présentant à des dignitaires figurant les différents peuples de la planète, les grands faits et réalisations du règne napoléonien, sous le regard scrutateur d’un buste de Napoléon Bonaparte le front ceint d’une couronne de laurier. Le Mandchou, le Russe, l’Amérindien, le Mandarin et les autres personnages de second plan se montrent très attentifs face au roman de la France impériale dominant le monde que leur conte la muse. Cette ouverture est un peu en trompe l’œil, car l’ambition de Une autre histoire du monde, exposition présentée au Mucem à Marseille jusqu’au 11 mars 2024, est en réalité de narrer « une histoire où l’Europe et l’Occident ne seraient plus le centre du monde ». Le musée explore une période allant du XIIIe au XXIe avec 150 sculptures, peintures, supports textiles, cartes, manuscrits, maquettes, objets ethnographiques… permettant « de décentrer notre regard », et de « comprendre la richesse, la diversité des sources orales et matérielles largement invisibilisées qui donnent pourtant à voir d‘autres récits de notre passé commun ».

Changer notre regard sur le monde et son histoire « Ce décentrement nous éclaire sur les manières de voir, de sentir et de penser des populations non européennes tout en renouvelant notre perception de nous-mêmes, de l’histoire de la France et de l’Europe », commente Pierre Singaravélou un des trois commissaires de l’exposition. Cette expo « propose rien de moins que de changer notre regard sur le monde et son histoire », ajoute le commissaire Fabrice Agounès. Confiant qu’elle « ne vise nullement l’exhaustivité », il précise qu’il s’agit de proposer au « public une exposition réflexive, immersive et entraînante, pour donner à voir, très concrètement (…) la manière dont chaque peuple ou société a produit et continue de produire son propre storytelling, interrogeant ainsi la fabrique même de l’histoire, des altérités, et de la mémoire au sein de mondes de plus en plus interconnectés. »

En résonance avec le temps présent La démarche est ambitieuse et elle n’est pas sans résonance avec un temps présent secoué par de nombreux conflits dans lesquels chaque belligérant oppose à l’autre son propre récit national. Ce n’est pas le propos de l’exhibition, mais il apparaît comme sous-jacent ou en tout cas comme faisant écho aux déchirements que traverse le monde. « Notre approche a été de nous interroger sur la manière dont on peut aujourd’hui « fabriquer » et écrire une histoire du monde alternative, qui intègre une multitude de perspectives. Au lieu d’un grand cours d’histoire linéaire, nous avons voulu poser de grandes questions clé aux visiteurs », précise Camille Faucourt, la troisième commissaire.

Des questionnements pour le public « A qui appartient l’histoire ? » « Est-elle nécessairement écrite par les vainqueurs ? » « Quels sont les temps du monde ?" " Qui découvre vraiment quoi ? " " Comment sommes-nous devenus globaux ? » « Comment les sociétés autochtones ont-elles réagi à la capture de l’histoire par l’Europe ? » Tels sont les questionnements posés tout au long d’une déambulation dans un espace de 800 mètres carrés. Ce travail a été rendu possible grâce à coopération de plus de vingt structures culturelles et musées Français principalement, qui ont permis de réunir toutes ces pièces. Elles viennent bousculer un récit de l’histoire européocentré construit par les empires coloniaux à partir du XVIIe siècle, tandis que « les souverains, les élites et les artistes des autres continents ont cherché à se réapproprier leur histoire. »

Le dessous des cartes En miroir de l’Allégorie à la gloire de de Napoléon, l’expo présente La vraie carte du monde du congolais Chéri Samba, un autoportrait de l’artiste placé au cœur d’une planisphère inversée (2011), l’hémisphère Nord se retrouvant aplati au pied de la toile tandis qu’Afrique, Océanie et Amérique du Sud s’élèvent en flèche au niveau supérieur du tableau. L’Europe et l’occident n’apparaissent plus en position dominante. Des cartes il y en a d’autres, comme cette œuvre anonyme datée de la fin du XIXe ou début du XXe, représentant l’empire des Indes sous administration britannique dont le mont Meru constitue le cœur du Jambudvipa, le continent central où se trouve l’Inde. Une carte ignorant le reste de la planète. Et aussi La carte du monde sous les cieux (XVIIe), représentant un monde centré sur la Chine avec à sa périphérie la Corée, le Japon, le Vietnam. Ou encore la carte de l’historien arabe Ibn al-Wardi représentant le monde connu au XVe siècle rapportée du Maroc en 1479, soit en l’an 883 de l’Hégire.

Le découpage du temps donne un sens à l’histoire Le décompte du temps est aussi interrogé car « ce n’est qu’avec la diffusion du calendrier grégorien et l’adoption du méridien de Greenwich comme référence tu temps universel il y a environ un siècle et demi, que le découpage du temps est devenu commun à tous sur le Terre ». Avant cela, chaque société avait son propre rapport au temps, sa manière de le découper, de le calculer en fonction des astres céleste, du soleil, de la lune, des cycles végétaux, des saisons… « Ces différentes façons donnent un sens à l’histoire qui ne correspond pas à notre vision linéaire et évolutionnistes ». Les présentations de calendriers et de divers ouvrages viennent illustrer cette complexité et cette diversité du rapport au temps, comme ce calendrier hégirien exclusivement lunaire ou calendrier perpétuel élaboré en Turquie au milieu du XVIIIe siècle. Pour la petite histoire, « afin de maîtriser le décalage entre les années lunaires et solaires, des fonctionnaires de l’administration fiscale turque se reposaient également sur des almanachs établissant la correspondance en divers calendriers, solaire et persan notamment, et comprenant des renseignements sur la vie agricole, les rites religieux et l’ordre astronomique ».

Les européens ont-ils vraiment découvert l’Amérique ? Section passionnante aussi de Une autre histoire du monde, celle consacrée aux explorations et aux découvertes qui ont lentement ouvert le chemin de la mondialisation. Les grandes découvertes européennes, telles celles ce Vasco de Gama ou de Christophe Colomb n’ont qu’à bien se tenir. Bien avant eux, marchands et savant arabes, africains, asiatiques, océaniens, sont partis sur les routes terrestres et maritimes faisant émerger dès le XIIIe siècle des réseaux de communication au long cours. Une réalité attestée par des maquettes de navires, des tapisseries, des sculptures ou des vêtements. L’arrivée de Vasco de Gama, toile de l’indienne Pushpamala (2014) inverse les codes, donnant une vision volontairement décalée de l’explorateur portugais considéré comme le premier Européen à atteindre les Indes. Elle s’y représente elle-même dans le costume du célèbre marin, bouleversant ainsi l’image de l’arrivée des européens en Inde, et poussant le spectateur à s’interroger, « qu’avons-nous vraiment découvert ? », peut-être pas grand-chose quand on sait que les polynésiens ont débarqué en Amérique du Sud bien avant les européens. « Car ces mondes anciens non occidentaux que les européens décrivaient comme des mondes figés étaient en réalité en contact depuis très longtemps et sur de très grandes distances », comme le souligne Camille Faucourt.

 

*Une autre histoire du monde, au Mucem à Marseille jusqu’au 11 mars 2024. Commissariat : Fabrice Argounès, géographe spécialiste d’histoire des savoirs cartographiques et géopolitiques, enseignant à l’Université de Rouen et commissaire d’exposition ; Camille Faucourt, conservatrice, responsable du pôle Mobilités et Métissages au Mucem ; Pierre Singaravélou, historien spécialiste des empires coloniaux et de la mondialisation, professeur au King’s College de Londres et à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne .

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Le Calendrier perpétuel (ruznâme), de Sulaymân Hikmatî (1757-1774), représentant une période entre 1760 et 1761,correspondant à l’an 1174 de l’hégire. Musée de l’Institut du monde arabe, legs de Marcel Destombes © musée de l’IMA / Nabil Boutros
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