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Mot de passe oublié ?La ville d’Arles a de belles architectures vidées de ses habitants ou de ses offices religieux. Avec le festival du dessin, elles se transforment en un majestueux réceptacle de l’art. Frédéric Pajak, qui a cofondé l’événement, est un pionnier en la matière, lui qui a créé la passionnante revue Les cahiers du dessin et auteur de la série Manifeste incertain, ouvrages dans lesquels ses dessins entrent en résonance avec la pensée et la vie d’écrivains, de philosophes et d’artistes. « Il y a vingt ans, les libraires ne savaient pas où mettre le dessin qui n’était pas la bande dessinée » se souvient son ardent défenseur. Aujourd’hui, à en croire la fréquentation de la troisième édition du festival d’Arles, où l’éditeur, auteur et dessinateur a élu domicile, le dessin a conquis le public.
Une édition traversée par l'Italie. Dessinateur lui-même, Pajak n’a cessé d’admirer des auteurs et il les a souvent montrés dans la Halle Saint-Pierre à Paris. Aujourd’hui, alors qu’il a quitté la capitale pour venir vivre à Arles, il poursuit son infatigable chemin vers une meilleure connaissance du dessin. Pour cette troisième édition, c’est l’amour de la cuisine italienne qui l’a conduit à faire venir quelques-unes des créations dessinées de la péninsule. Entre les autoportraits coquins et cinématographiques de Fellini et ceux à peine esquissés de Pasolini, deux personnalités marquantes du 7ème art font bonne figure sur les cimaises de la chapelle du musée Arlaten. À leurs côtés, les dessins au crayon d’Umberto Boccioni, qui a saisi un beau visage à contre-jour, et ceux d’Umberto Saviano et son étrange étude pour La veuve. Réunies, les Prisons imaginaires de Piranese fascinent toujours depuis le XVIIIe siècle, tandis que la série Sous les bombes de Lorenzo Mattoti nous ramène aux guerres de notre époque.
Les cinq grandes lanternes en papier d’Irène Dacunha éclairent l’église Saint-Blaise des dessins préhistoriques de Lascaux que l’artiste a reproduits au fusain, à l’encre et au pastel. Selon l'heure, le parcours du festivalier peut débuter sur le parvis de l'édifice car c'est là que bat le poumon festif de l'édition 2026, là que chacun peut s'assoir pour se restaurer en écoutant des chanteur venus d'Italie ce samedi. Puis, plan à la main, le dessin propose une dizaine de haltes dans des lieux où l'éclectisme des auteurs reflète la richesse d'un art qui attire enfin une attention partagée.
Du rire à la guerre. La vue d'un dessin provoque des sentiments singuliers. L'œil peut juste l'effleurer ou bien le scruter longuement dans les méandres de ses traits, de ses couleurs, de l'expression qu'il renvoie. Dans l’église de l’Archevêché, où est exposée la collection Karmitz, la visite débute avec un grand papier d’Ernest Pignon Ernest, hommage à Maïakovski. Suivent des artistes prodigieux, à l’instar de Rodin, Géricault, Vincenzo Camuccini et, plus près de notre époque, Vincent Spilliaert, Paula Rego, Chris Marker. Le drame de la guerre est très présent dans cette collection avec Goya, dont une partie des Désastres gravés s'affiche au côté d'une série de Félix Valodon, elle aussi décrivant la guerre et offrant un contraste saisissant avec la férocité des dessins d’Otto Dix et de Georges Grosz disposés dans une chapelle.
Pour Dominique Globlet, le dessin fut un acte de pure générosité. En témoignent les paysages d’Ostende et les vues de forêts que l’artiste plasticienne et autrice de BD a peints en se disant « que ce serait bien de les réoffrir aux gens qui en étaient privés » pendant le confinement lié à la pandémie de Covid. Comme autant de petites fenêtres sur la nature, ses paysages racontent l'évolution du littoral et les promenades en forêt. Le dessin peut aussi être un geste guidé par l’observation de ses semblables renvoyés du même coup à l’absurdité de la vie et prêtant à sourire de soi, un acte salutaire s'il en est, que maitrise le grand Tomi Ungerer.
La Fondation Manuel Rivera-Ortiz a offert son dernier étage à une rare figure de la culture tsigane. En peinture, Ceija Stojka a dessiné la vie des roms et des juifs, de la douceur de vivre à la terreur des camps nazis où elle fut enfermée sans soins avec sa mère alors qu'elle avait dix ans. De son enfance passée d’Auschwitz-Birkenau à Ravensbrück et Bergen-Belsen, elle a longtemps gardé le silence, avant de se décider à raconter, pour qu’elles ne soient jamais oubliées, les persécutions des peuples tsiganes. Devant la caméra de la philosophe Karin Berger, qui l’a rencontrée par le hasard de ses entretiens de femmes victimes des nazis et de femmes battues par leur mari, Ceija Stojka s’est livrée dans son appartement où elle n’a jamais cessé de peindre.
L'espace van Gogh, hospice où fut interné le fameux peintre hollandais, accueille chaque édition du festival. Parmi les artistes exposés cette année, les dessins du Suisse Louis Soutter, violoniste puis formé à l'art à Paris, que sa famille fit interner en 1923 dans un hospice pour vieillards où il produira l'essentiel de son œuvre singulière et puissante.
Le musée Réattu invite à découvrir un thème très prisé au Moyen-Âge, souvent repris depuis : la danse macabre. Les dessins de Théophile Alexandre Stinen en donnent un exemple d'une grande modernité et d'une grande sensualité. Ils ont fait le voyage depuis la Suisse, sont présentés pour la première fois en France. Au même endroit on peut découvrir quelques trésors de la Bibliothèque nationale, dont les portraits de deux artistes méconnus, Jean-Jacques Lequeu et Nicolas Lagneau. Devant ces deux grandes séries, dont le trait prononce les défauts des visages, tant de la peau que de l’expression. Peu flatteurs, ces visages sont empreints d’un tel rare raffinement technique qu'on est à la fois amusé et admiratif. Admiratif aussi devant les estampes contemporaines d’Érik Desmazières qui emploie son exceptionnelle maîtrise de la gravure, de l’eau-forte et de l’aquatinte à faire tenir dans un papier les lieux et les atmosphères qui suscitent son geste et son esprit. Le silence des cabinets de curiosité, bibliothèques et livres, escaliers imaginaires, galeries et passages couverts de Paris désertés, lieux menacés de disparition ou obsolètes pour certains… s’en trouvent magnifiés et précieux. Signalons que le dernier des Cahiers dessinés, paru en avril, lui est consacré.
Autant d’émotions provoquées par ces face à face, autant de mondes inventés qui auront séduit ou dérouté. Tout cela vaut bien un festival dont l’intérêt est de s’ouvrir à tous les horizons pour imprimer dans notre rétine le geste guidé par le seul imaginaire. On quitte à regret ces lieux qui nous ont fait échapper un temps au ruissellement ininterrompu des images que produisent et reproduisent les réseaux sociaux. L’instant passé devant un dessin est une communion que rien ni personne ne remplace.