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Entre Sénégal et France, Adama Diop se raconte

par Véronique Giraud
Adama Diop ©Christophe Berlet
Adama Diop ©Christophe Berlet
Arts vivants Théâtre Publié le 18/03/2026
Adama Diop est connu pour ses nombreux rôles au théâtre, quelques-uns au cinéma. Il y a cinq ans, il a réalisé son désir de mettre en scène ses propres textes, et créé l'école internationale d'acteurs et d'actrices à Dakar. Ces deux projets, simultanés, mettent son expérience au profit des jeunes Sénégalais et du besoin de susciter la curiosité envers son pays natal. Rencontre.

Vêtu d’un pull bleu indigo, torse et poignets ornés de bijoux du même bleu, Amada Diop a quitté son costume blanc brodé de quelques fleurs dans lequel il joue sa deuxième création à La Comédie de Caen. Interprète acclamé des grands metteurs en scène, tels que Frank Castorf, Julien Gosselin ou Tiago Rodrigues, le comédien livre aujourd’hui son propre théâtre. « L'écriture m'a toujours accompagné. Au Sénégal, adolescent, j'écrivais des poèmes. Quand je suis arrivé en France, j'ai complètement arrêté. Quelques années plus tard, en découvrant certains aspects de la culture française, notamment les musiques et les danses traditionnelles, j’ai écrit des chansons dans ma langue natale. »

Et puis est arrivé le moment du Covid. « L'humanité s'est retrouvée face à elle-même, et à un monde qui peut s'arrêter à n'importe quel moment. Cela m'a poussé dans mes retranchements ». L’envie de mettre en scène, qui l’avait poussé à monter Le masque boiteux de Koffi Kwahoulé à sa sortie du Conservatoire national de Paris, puis à adapter Homme pour homme de Brecht, est alors revenue, il ressent la nécessité de creuser un autre sillon. « Le Covid m'a mis face à moi-même, face à la fin, face à ce qui serait vraiment nécessaire de faire en tant qu'artiste ». C’est pendant la pandémie qu’il commence à écrire deux projets. D'abord Fajar ou l'odyssée d'un homme qui se voulait poète, un spectacle issu de textes écrits longtemps auparavant mais parcourus des mêmes obsessions. Puis le projet d'une école, l’EIAD (École Internationale des Acteurs et Actrices de Dakar), au Sénégal.

Réalisant qu’il avait passé 20 ans au Sénégal et 20 ans en France, « j'avais besoin de me raconter, de raconter le pays d'où je venais. J'avais besoin aussi de témoigner dans un monde où beaucoup de clichés sont véhiculés, où il y a beaucoup d'a priori. De témoigner d’une douleur ou d’une colère, en entendant certains discours ». L'écriture est venue comme nécessité de témoigner, de raconter des histoires, de décrire une humanité qu'on ne prend pas le temps de découvrir, un rapport au vivant qu'on ne prend pas le temps de vivre, explique-t-il. Raconter le monde qui nous entoure oui, mais par le biais de la poésie car « La poésie peut traverser des moments extrêmement violents. Les moments et les choses qui me bouleversent le plus, c'est justement quand la poésie se niche dans un endroit où a priori ne sont que laideur, décadence, violence ».

Son second texte, L'apocalypse Adam Aimée, qu’il interprète avec deux musiciens et qu’il met en scène, cite par exemple des femmes africaines dont l’artiste estime qu’elles n'ont pas eu suffisamment de place dans l'histoire du continent africain, et encore moins dans le monde. Il avait besoin de restituer leur puissance, leur beauté, leur force, leur combat. « C'est important pour moi, grâce à la poésie, de restaurer quelque chose d'enfoui, de lointain, d'oublié. Pour moi la violence se niche là aussi, par l'oubli, par le manque de considération et de curiosité ». Pour Adama Diop, la poésie se pose comme un des remparts à la violence, au brutalisme, à l'enfermement, à toute forme de volonté de contrôler l'histoire, de contrôler une partie des êtres humains dans des lieux figés et tellement peu poétiques. « L'idée de la restitution est exactement à l'endroit où j'essaie d'être, remettre la chose à l'endroit juste ». Il rappelle que l'Afrique a été une très grande source d'inspiration mondiale, dans l’art du début du XXe siècle comme dans l'économie mondiale basée pendant plusieurs siècles sur le commerce d’âmes africaines. Que l'Afrique n’est pas qu'un continent pauvre, qui a besoin d'aide, l’astrologie et d’autres grandes choses y sont nées. « Penser que la sophistication n'appartiendrait qu'à l'Occident et que l'Afrique serait une sorte de lieu daté, où il ne se passe pas grand-chose, où il n’y a rien de révolutionnaire est faux. C’est le fruit d'une très grande manipulation, d'un très grand contrôle de la narration ».

 

Le théâtre malgré lui. Étonnamment, le théâtre n'a jamais été une aspiration pour Adama Diop. Il le rencontre alors qu’il est lycéen au Sénégal, dans le cadre du festival interscolaire de théâtre auquel il participe par hasard. Son lycée n'était pas inscrit au festival, mais, alors qu’il fait partie du club d'anglais où les enfants écrivaient des sketchs et des chansons, il se retrouve embrigadé et son équipe emporte le premier prix. C'est ainsi qu’il découvre Montpellier et que, plus tard, il ressentira l’envie d’y revenir, et de s’inscrire à l’ENSAD où il étudie trois ans sous la direction d’Ariel Garcia-Valdes. Puis c’est Paris, où il est reçu au concours du Conservatoire de Paris. Et les propositions de jeu s’enchaînent. En parallèle, il ressent l’injustice que beaucoup d'artistes sénégalais ne puissent pas bénéficier de structures de formation dont lui-même profite. C’est sans doute là que naît l’idée de créer une école. En revenant à Dakar, après le Covid, il monte son projet et, pendant quatre ans, sans lieu de répétition, il fait vivre une école nomade, empruntant des lieux, que ce soit le grand théâtre ou le Daniel Sorano, avec des petites formes. Il y a un an et demi, l’EIAD (École internationale d’acteurs et d’actrices de Dakar) a reçu un financement et un lieu fondé par le grand artiste Ousmane Sow. « Depuis, on accompagne plusieurs artistes, pour la plupart confirmés, des gens qui ont appris sur le tard, qui sont passionnés et ont besoin de structure et de formation ».

 

L'école ne forme pas qu’au théâtre. Au Sénégal, le théâtre emploie peu de personnes. Les acteurs doivent pouvoir travailler, que ce soit au théâtre, au cinéma, dans les séries. « Je réfute l'idée d’une frontière entre les acteurs de l’audiovisuel et les acteurs de théâtre. Je pense qu'un acteur devrait pouvoir tout jouer, que tout est une question de nuance, une question de niveau. L'acteur doit travailler à s'adapter au contexte du plateau et du tournage, de la répétition ou de la représentation ». Dans le lieu, sont installées une boîte de production et une agence d’artistes. Les intervenants sont des artistes sénégalais, africains, européens, qui font travailler des jeunes venant de tout le continent, d'Europe parfois, sur l’artistique, la réflexion dramaturgique, le corps, la voix, sur les questions techniques et de contrats. L'idée c'est de former à tous les métiers du théâtre, scénographie, costume, dramaturgie, mise en scène, auteurs. « Il faut qu'on ait les moyens de déployer toutes ces compétences, des subventions sont nécessaires. La formation dure 5, 6 mois, pour des acteurs qui travaillent déjà. L’idée est aussi de proposer une formation initiale sur 2, 3 ans ».

 

Un projet qui rend fort. Son expérience artistique lui a apporté évidemment beaucoup de force, pourtant c’est avec ce projet d'école qu’il se sent encore plus fort. « Quand je retrouve ces jeunes là-bas, ils me parlent de leurs obsessions, de leurs besoins, de leur nécessité d'être artistes, de ce qu'ils ont envie de raconter et pourquoi. C'est là que je me sens le plus puissant paradoxalement, parce qu'il n'est pas question de moi. Il est question d'une génération, qu’elle soit sénégalaise, africaine, en connexion et en compréhension du monde qui l’entoure, avec ce besoin, cette nécessité d'écrire par la complexité du monde. Pas par complaisance ». Il constate qu’en Europe, en Occident, il y a une vision très simpliste du monde et très peu de curiosité envers le point de vue d’un jeune Africain, sur sa vision du monde. « Or nous avons été bercés par la vision occidentale depuis la nuit des temps, et à cela s’ajoute notre vision à nous ». C'est important pour Adama que cette école soit internationale, « j'ai vraiment envie qu’en rencontrant d'autres jeunes qui viennent d'autres pays, qui ont d'autres réalités, que ces artistes aient une vision artistique et narrative de ce qu'est le monde qui les entoure. C'est là où je trouve une très grande force ». Bien sûr diriger l'école au Sénégal et puis être acteur, auteur, metteur en scène, ce n'est pas facile en terme d’agenda. Mais ce qui est magnifique et essentiel pour lui, c’est de participer à une réflexion qui le dépasse, qui dépasse la question de sa représentation, « c'est-à-dire comment l’humanité déploie le futur avec la perception du passé, des passés, et le présent. Comment on construit en commun dans le monde qui arrive et qui est parfois un vrai défi, une vraie interrogation aussi ».

 

"Ma puissance est africaine". Son expérience des voyages en sortant de son pays, en arrivant en France, en découvrant une autre vision du monde, la chance de travailler avec des grands metteurs en scène qui font des tournées internationales, lui a donné une force. « De toutes ces expériences je trouve la force et la nécessité du nous, pas du moi. C’est un thème que je développe beaucoup dans Favar. Dans ses premiers poèmes, le personnage parle de moi. Il se rend compte en sortant de chez lui que le nous est important, que la fin des fins c'est que nous embrassions nos humanités dans toute leur complexité et que nous acceptions l'autre sans peur de se trahir ». Il confie qu'en écrivant, il pensait aussi à ce qui se passe aujourd'hui, au personnes, nombreuses, qui ont peur de trahir ce qu'ils sont, de trahir leur culture, de trahir leur société en accueillant quelqu'un d'autre.

« Ce qui est sûr c'est que ma puissance est sénégalaise, africaine. J'étais un jeune homme de vingt ans avant d'arriver en France. Je me considère très chanceux d’allier mon expérience de vie et mon travail. Aujourd'hui ce sont mes expériences précédant ma venue en France que j'essaie de restituer dans mes textes et dans mes mises en scène. Et j'essaie de les porter de manière complexe ». À une belle mise en scène, à une adaptation de Molière ou de Shakespeare, il préfère imaginer un dispositif simple où la question politique est au centre. « Je propose un monde à un public qui aurait envie de passer une ou deux heures à écouter mes mots. C'est de la poésie donc ce n'est pas facile, il va falloir que vous travailliez parce que ce sont des images, ce n'est pas la même chose que des dialogues théâtraux. Je propose un travail qui n'est pas dans l'air du temps. Je l'assume, j'essaie de proposer autre chose en tant qu'artiste. J'ai envie d'être à un endroit déroutant, où les références ne sont pas celles qu'on connaît. J'invite la curiosité des gens. Non pas qu’ils s'arrêtent en disant là je ne comprends pas, mais se demandent : qu'est-ce qu'est-ce qui se cache derrière ce geste ? Qu'est-ce qui est dit dans ce geste ? Quelles sont ces références que nous ne connaissons pas ? Qui sont ces femmes dont on a entendu parler dans ce texte ? Comment on fait ce travail d'aller vers l'autre ? C'est ce travail que j'essaie de mener ». Pour lui, être artiste c'est aller explorer des zones parfois contradictoires. Comme passer d'un Othello avec Sivadier à La distance de Tiago Rodriguez avec sa tournée hallucinante, puis revenir à quelque chose de très petit qui peut se jouer à l’extérieur, dans la forêt, dans des endroits où l’accès est difficile. Le besoin de sortir des sentiers battus, déjouer le risque de rester dans un endroit extrêmement confortable. Il prépare son prochain spectacle pour 2027. Il l’écrira en juin à la Villa Albertine à New York. Avec cette fois l’envie que la forme théâtrale prenne davantage le pas. « J'ai besoin de revenir à quelque chose de premier, lire un texte, lire une poésie, lire. Le chemin que j'ai avec la poésie est un chemin très intime. J'essaie de le poser dans les oreilles, dans les yeux, dans le cœur, puis de forer un chemin que j'espère le plus humain possible, le plus ouvert, le plus en contradiction possible. J’ai horreur de l'idée d'avoir raison et d'être du bon côté des choses. »

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