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Astèr Atèrla, premier voyage de l’art contemporain de La Réunion

par Véronique Giraud
Au premier plan, le monumental tampon de Jean-Claude Jolet, confectionné avc un assemblage de bois, a été conçu pour encrer la phrase
Au premier plan, le monumental tampon de Jean-Claude Jolet, confectionné avc un assemblage de bois, a été conçu pour encrer la phrase "Je condamne fermement". ©Rivaud/NAJA
La robe végétale de Tatiana Patchama a été confectionnée avec des feuilles que l'artiste a patiemment récoltées. Après séchage, elle les a assemblées et brodées. Au mur, elle a réalisé à Tours des bijoux et guirlandes composés des feuilles que l'équipe du centre Olivier Debré a collectées. ©Rivaud/NAJA
La robe végétale de Tatiana Patchama a été confectionnée avec des feuilles que l'artiste a patiemment récoltées. Après séchage, elle les a assemblées et brodées. Au mur, elle a réalisé à Tours des bijoux et guirlandes composés des feuilles que l'équipe du centre Olivier Debré a collectées. ©Rivaud/NAJA
Sonia Charbonneau, capture de la vidéo
Sonia Charbonneau, capture de la vidéo "La belle créole". ©Rivaud/NAJA
Florans Féliks,
Florans Féliks, "Triko'd'po'd'ravine". Cette installation est issue d'une œuvre collective qui réunit un groupe de femmes pour revivre, ensemble des rituels et des traditions sonores, gestuelles, chantées. Elles associent matériaux et techniques pour donner corps à une peau de la ravine faite de laine, de cheveux, de pierres, de nattes de vacoa. Ici, la ravine est reconstituée et évolue au gré de l'exposition. ©Rivaud/NAJA
Au premier plan, la sculpture Ex pei de Jean-Claude Jolet symbolise la fragilité d'un patrimoine par l'entremise d'un oratoire dédié à Saint Expedit. Sur le mur la fresque écoféministe d'Emma di Orio. ©RIvaud/NAJA
Au premier plan, la sculpture Ex pei de Jean-Claude Jolet symbolise la fragilité d'un patrimoine par l'entremise d'un oratoire dédié à Saint Expedit. Sur le mur la fresque écoféministe d'Emma di Orio. ©RIvaud/NAJA
Stéphanie Hoareau,
Stéphanie Hoareau, "Bon dié". Les peintures de cette artiste visibilisent celles et ceux qui sont considérés en marge de la société réunionnaise. ©Rivaud/NAJA
Prudence Tete,
Prudence Tete, "Tapi militant". C'est par le textile que cette artiste pense son histoire et ses engagements en relation avec d'autres époques, d'autres géographies. Sa pratique invite à une prise de conscience des assignations et violences qu'elles engendrent. ©Rivaud/NAJA
Alice Aucuit, cabinet de curiosités céramiques composées à partir des graines de son jardin. ©Rivaud/NAJA
Alice Aucuit, cabinet de curiosités céramiques composées à partir des graines de son jardin. ©Rivaud/NAJA
Stéphanie Brossard, une pièce de son installation
Stéphanie Brossard, une pièce de son installation "Sold out" où l'artiste met en scène ses vêtements recouverts de galets de l'île. ©Rivaud/NAJA
Les peintures brodées d'Emma di Orio ravivent un savoir-faire traditionnel de la broderie de Cilaos en voie de disparition. Formée à cet art auprès des brodeuses des hauts plateaux, l'artiste leur rend hommage en associant ce savoir-faire à ses peintures sur textile blanc. ©Rivaud/NAJA
Les peintures brodées d'Emma di Orio ravivent un savoir-faire traditionnel de la broderie de Cilaos en voie de disparition. Formée à cet art auprès des brodeuses des hauts plateaux, l'artiste leur rend hommage en associant ce savoir-faire à ses peintures sur textile blanc. ©Rivaud/NAJA
Stéphanie Hoareau crée en se référant à la généalogie de sa famille, aux traumatismes inscrits dans plusieurs générations, souvent liés à l’esclavage. Elle présente les visages en céramique de trois enfants de son entourage dont les expressions de colère ou de tristesse interrogent. 
©Rivaud/NAJA
Stéphanie Hoareau crée en se référant à la généalogie de sa famille, aux traumatismes inscrits dans plusieurs générations, souvent liés à l’esclavage. Elle présente les visages en céramique de trois enfants de son entourage dont les expressions de colère ou de tristesse interrogent. ©Rivaud/NAJA
Arts visuels Arts plastiques Publié le 06/10/2023
Pour la première fois, une exposition rend visible dans l’Hexagone les créations des artistes réunionnais. Accueillies par le Centre d’art contemporain de Tours, ces œuvres véhiculent les mémoires, les métissages, les liens intimes noués avec la nature, tissant des récits de cette terre qui ont rarement traversé l’océan indien. Les créations de Astèr Atèrla (Ici et maintenant) opèrent une vraie rencontre avec La Réunion.

Que sait-on de La Réunion ? Vue de la métropole, l'île se résume à ses paysages volcaniques, ses plages, et au dépaysement total d’un département français cerné par l’océan indien. Son histoire, les effets de la colonisation européenne, l’arrivée de Malgaches, d’Indiens, travailleurs forcés devenus esclaves, puis d’immigrés venus d’Inde, de Chine et d’ailleurs, a une tout autre tonalité que celle de nos livres d’histoire. Elle nourrit les créations des trente-quatre artistes de l'exposition. Accueillies par le Centre de création contemporaine Olivier Debré de Tours, elles ont fait pour la première fois le voyage jusqu’à la métropole, où la création contemporaine réunionnaise n’avait encore jamais été exposée.

L’omniprésence de la nature, galets, sable volcanique, feuilles, branches, troncs d’arbre, tissages végétaux raconte la diversité des liens qu’entretiennent les populations à cette terre. Ce message organique n’a rien d’univoque, rien de folklorique non plus. D’un artiste à un autre, d’un médium à un autre, il témoigne d’un enchantement secret, d’une poésie, de la puissance de la transmission orale, rend visible le lourd poids de la créolité et ses clichés, met la lumière sur les populations des hauts plateaux dont l’isolement fut la survie, ravive un art de la broderie en voie de disparition, pose les fondements d’un art collectif et participatif sur les traces de rites ancestraux. L’impression d’une richesse inconnue, d'une immense diversité donne un sens nouveau à cette île qui, pour d'autres motifs de l'histoire, s'est appelée La Réunion. Organisées en parcours, les œuvres relient les populations tout en témoignant de la grande diversité de leurs origines, de leurs cultures, de leurs spiritualités, de leurs genres, de souffrances liées à la marginalisation. Autant de perceptions qui forgent une identité propre à ce territoire d’outre-mer.

 

Terra Incognita. Montrer la vitalité de la scène artistique réunionnaise à travers les œuvres de trente-quatre auteurs est un premier pas, et en soi un événement porté par Julie Crenn, avec le soutien du FRAC Réunion. Proposée aux institutions et musées de l'Hexagone, l'exposition Astèr Atèrla ("Ici et maintenant") a enthousiasmé la directrice du Centre de création contemporaine Olivier Debré à Tours, qui l’accueille jusqu’au 7 janvier 2024. Puis elle fera le voyage jusqu'à Marseille, et sera visible du 2 février au 2 juin 2024 à la Friche Belle de Mai.

Monter une telle exposition fut une aventure. Elle a débuté il y a huit ans, quand l'historienne de l'art Julie Crenn découvre la scène artistique ultra-marine à l’occasion d’une invitation professionnelle. Depuis, la commissaire d’exposition se rend régulièrement sur l’île, visite les ateliers d’artistes, crée des liens, et réalise plusieurs commissariats d’expositions avec toujours la contribution du FRAC Réunion, unique parmi les territoires d’outre-mer. Puis vient la question : pourquoi ces travaux ne sont-ils pas montrés en métropole ? L’île tropicale est certes très éloignée de sa métropole, mais elles partagent une histoire commune depuis qu’au XVIIe siècle l’île est devenue colonie française, aujourd’hui département et région d’outre-mer.

 

Des œuvres politiques. Toutes les œuvres que présente Astèr Atèrla recèlent le brassage des communautés, des cultures, des religions, certaines construisent les caractéristiques et l’identité d’une île à l’histoire très récente, d’autres dénoncent souffrances et non-dits. Pour les artistes les plus jeunes, la question de l’identité et les préoccupations de genre priment, comme partout ailleurs dans le monde. Elles sont présentes dans les grands portraits d’Abel Techer et dans l’installation de Brandon Gercara, artiste activiste de la scène kwir qui se filme sur une plage de l’île en mimant les discours de grandes féministes en lip sync (synchronisation labiale inspirée des shows drag queen).

L’identité créole est interrogée par plusieurs jeunes artistes. Née à La Réunion d’un père d’origine bretonne et d’une mère réunionnaise, Gabrielle Manglou s’est installée en Bretagne où elle poursuit un travail qui regorge de références à la créolité, à l’outre-mer, à l’esclavage, aux clichés. L’artiste performeuse Sonia Charbonneau traite du même sujet en filmant ses jambes chaussées d’escarpins roses à haut talon, alors qu’elle parcourt une plage de galets. Cet exercice périlleux où elle se tord les chevilles, tord en même temps le cou à l’idéalisation de la femme créole. Stéphanie Brossard témoigne elle du poids de la mémoire de l’île en portant vêtements, casquette, claquettes qu’elle a recouverts de pierres. Il s’agit autant d’une allusion à la nature de l’île que de rendre tangible une créolité lourde à assumer.

À l’entrée de l’exposition, une grande roue composée de fibres végétales est posée sur un lit de sable noir volcanique. Cette installation, Jack Beng-Thi la commente ainsi : « Nous sommes issus d’un héritage commun, celui du socle granitique de Gondwana et de ses profondeurs abyssales. L’œuvre nous ramène à l’histoire de l’esclavage, de celles et ceux qui ont traversé les mers, qui ont péri dans les eaux et portent aujourd’hui cette mémoire dans leur chair ». Unique référence à la mer dans cette exposition, les tragédies ramenées par l’océan ont engendré la permanence d’un rejet. Alors que les touristes viennent contempler la beauté des plages de La Réunion, la population a l’âme et le cœur tournés vers l’intérieur de cette terre volcanique.

 

Le vivant, son paysage. Les habitants des hauts plateaux sortent de leur isolement grâce au travail photographique de Morgan Fache, Les hauts d’une île. Kao & Stéphane Kenklé se mettent eux-mêmes en scène pour témoigner avec beaucoup d’humour de leur reconquête des friches de canne à sucre pour redonner à la terre sa fertilité et la transformer en un immense potager. Le délicat travail de broderie en voie de disparition qu’Emma di Orio a appris des femmes de Cilaos est associé en leur hommage à ses tableaux peints sur tissu. Pour ses photos, Sanjeeyann Paléatchy invite ses amis à poser dans des paysages, marquant une relation intense et sacrée au vivant, à la nature. Jean-Marc Lacaze n’a lui de cesse de documenter un carnaval malbar endémique, le Karmon, qui maintient un pont entre deux mondes, le profane et le sacré, le catholicisme et l’hindouisme. Issues de rencontres, ces œuvres lient les uns aux autres, le passé au présent, s’emparent des secrets de l’île pour les infuser et les associer à aujourd’hui.

C’est aussi le rôle que s’est donné depuis des années Christian Jalma alias Pink Floyd en racontant les histoires de l’île, ses mystères, la poésie de ses coutumes, ses musiques aussi. Pour que rien ne disparaisse. Captée par la caméra de Maeva Thurel, la parole de ce conteur hors normes fait désormais partie des collections du FRAC Réunion.

 

9 393,86 km. La distance qui sépare Paris de l’île de La Réunion a participé à la conception même de l’exposition. Non seulement le budget pour faire venir, d’une autre latitude et hors de l’espace Schengen, une telle exposition est considérable, si on considère l’énormité des frais de douane et de taxes, son transport engendre également une empreinte écologique difficilement soutenable. Il fallait donc que l’exposition soit accueillie dans plusieurs lieux et musées, il fallait aussi réduire le volume des œuvres transportées. Seuls deux lieux se sont proposés pour accueillir Astèr Atèrla, le CCC OD de Tours et la Friche Belle de Mai de Marseille. L’exposition sera toutefois visible pendant un an. Le second souci, lié au volume des œuvres transportées, a été résolu par l’invitation en résidence à Tours de plusieurs artistes afin qu’ils produisent in situ. À l’instar de Kid Kréol & Boogie venus peindre une fresque de 80 mètres de long sur la façade du centre d’art, et de Chloé Robert qui, sur le mur d’une salle, relie en noir et blanc des animaux fantasmagoriques aux divers chiens errants, êtres familiers qui peuplent l’île. « Finalement il y a plus d’œuvres produites sur place que d’œuvres qui ont voyagé. Ce fut un vrai challenge ». Les œuvres produites pour l’exposition sont proposées à l’acquisition des FRAC et des musées de métropole.

 

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