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Mot de passe oublié ?Son aisance sur scène stupéfie. L’artiste coréenne Lee Jaram a l’expérience de presque toute une vie en représentation. Sa voix singulière, son chant, sa palette d’intonations du féminin au masculin, la mobilité de son visage et de tout son corps, sa maîtrise de l’éventail, en font un personnage spectaculaire. Sur la scène de l’opéra du Grand Avignon, un tambour et un petit coussin sont posés au sol. Pendant deux heures, Lee Jaram et le percussionniste Lee Junhyoung vont conter comme jamais elle ne fut contée, la nouvelle de Tolstoï Maître et serviteur.
Sobrement vêtue d’un chemisier et d’un pantalon large noirs, cheveux rassemblés en queue de cheval, Lee Jaram s’avance, souriante, son grand éventail blanc replié à la main, suivie du percussionniste qui s’agenouille devant son instrument et s’empare de deux courtes baguettes. Comme un prologue, l’artiste déclame et chante quelques phrases qui interrogent sur cet été qui n’en finit pas… Elle s’adresse au public, l’avertit de ce qu’elle va accomplir, demande aux spectateurs de ne pas se retenir de réagir bruyamment quand il le veut, comme le fait le musicien dont les interjections semblent appuyer ou approuver les mots qu’il accompagne au rythme de son tambour.
Seuls se détachent du noir un visage, deux mains, un éventail. Pourtant, devant les spectateurs ébahis, le riche commerçant, décidé à partir faire une bonne affaire, se dispute avec sa femme qui le contraint à voyager avec un serviteur quasi mutique et un cheval parfaitement dressé. Lee Jaram incarne tour à tour le maître, sa femme, le serviteur, le cheval, le vent, et tous les personnages rencontrés au cours de ce trajet en traineau, dans la neige de Russie où les voyageurs finissent par s’égarer et être pris par une tempête. La précision des expressions du visage, le corps qui s’éloigne puis revient, le doigt pointé vers le serviteur ou vers le chemin que le marchand décide d’emprunter, la soumission silencieuse du serviteur, l’orgueil méprisant du maître volubile, la recherche de traces dans la neige, Lee Jaram envoute de sa voix et de son corps. Emmenant avec elle le public dans ce voyage insensé. La neige, le vent glacial, la tempête qui menace, elle les confie aux spectateurs qui, emportés par sa gracieuse invite, souffle le froid sur un simple signe de l’éventail.
Surpris et admiratif à l’écoute d'un chant et de vibrations d'une merveilleuse étrangeté, le public ne peut s’empêcher d’applaudir au cours du spectacle, c’est la réaction la plus courante du public occidental peu habitué à se manifester autrement. Et cela fait sourire l’artiste, qu’on dirait surprise d’être applaudie.
Le pansori de Lee Jaram. Hérité du XVIIIe siècle, le pansori est devenu patrimoine immatériel de Corée du Sud en 1964. C’est à ce moment que Lee Jaram s’initie auprès des grands maîtres de cet art peu connu. « Cet art se transmet « de bouche en bouche, et de main en main », sans support écrit. L’écoute et l’observation est primordiale. L’imitation est la base de l’apprentissage » expliquait l’artiste lors d’une matinale du festival. Après plusieurs années d’apprentissage, Lee Jaram a commencé à raconter ses propres histoires à travers des récits contemporains, créant ainsi son propre pansori. Neige, neige, neige est sa cinquième création. « Le choc ressenti à la lecture de la nouvelle de Tolstoï a constitué le processus de création de ce spectacle ». L’histoire est simple, on suit dans son trajet le marchand qui ne pense qu’à son profit. Il se perd dans la tempête de neige, et il fait un choix étonnant qui m’a tellement choqué que j’ai eu envie de le mettre sur scène ».
Neige, neige, neige, d'après la nouvelle de Tolstoï, Maître et serviteur (1895). Avec Lee Jaram et Lee Junhyoung. Texte, adaptation et musique : Lee Jaram. Mise en scène : Park Jihye. Première en France les 17, 18, 21 et 22 juillet à l’opéra Grand Avignon, dans le cadre du Festival d’Avignon.