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Barocco, Serebrennikov met le feu aux Amandiers

par Véronique Giraud
Barocco de Kirill Serebrennikov © Fabian Hammerl
Barocco de Kirill Serebrennikov © Fabian Hammerl
Barocco de Kirill Serebrennikov © Fabian Hammerl
Barocco de Kirill Serebrennikov © Fabian Hammerl
Arts vivants Opéra Publié le 09/02/2026
Opéra écrit en 2018, Barocco a été retravaillé par Kirill Serebrennikov dans son exil allemand. Une œuvre époustouflante, baroque, guidée par un feu radical et libérateur.

C’est une explosion. Une profusion d’images théâtrales dont seul il a le secret. Qu’il adapte Les âmes mortes de Gogol ou la nouvelle Le moine noir de Tchekhov, qu’à l’opéra il mette en scène Parsifal ou Lohengrin de Wagner, qu’il s’attaque aux textes de Shakespeare ou de Dostoïevski, Kirill Serebrennikov produit un imaginaire qui ne peut laisser insensible et emporte l’enthousiasme du public. Ceux et celles qui ont vu ses films, Leto sur le rock russe (2018), La Femme de Tchaïkovski (2022), Limonov, la balade (2024) ou récemment La disparition de Josef Mengele (2025), savent qu’il ne s’interdit aucun sujet délicat, préfère l’audace esthétique à la prise de parti, et invente à chaque création des formes nouvelles et rares.

C’est dire que la note d’intention publiée pour chaque spectacle renseigne certes sur le point de départ de son singulier cheminement, mais laisse la surprise prendre le dessus pour le grand bonheur du public saisi par ses scènes effervescentes qui s’enchaînent à vive allure. « La personne-baroque est toujours seule – comme une perle difforme » affirme celle de Barocco donné au théâtre national des Amandiers de Nanterre les 5 et 6 février. « Elle perturbe l’ordre par son irrégularité » poursuit le metteur en scène, « la solitude d’une telle personne « désaxée » mène souvent à l’excès émotionnel, au martyre, à une tentative suicidaire de changer un ordre injuste ». Assigné à résidence à Moscou lorsqu’il a composé son opéra en 2018, Serebrennikov s’est intéressé à trois immolations par le feu, du moine Thich Quang Durc à Saïgon en 1963, du jeune étudiant Jan Palach à la fin du Printemps de Prague et du chimiste Piotr Szczesny à Varsovie en 2017 contre les atteintes du gouvernement du PiS aux droits civils et aux libertés.

 

Des flammes pour se libérer. Barocco, opéra réunissant dix comédiens, dix musiciens, cinq chanteurs et autant de danseurs, laisse ainsi les flammes courir tout au long du spectacle, des flammèches que lancent les danseurs à l’inoubliable scène du pianiste jouant de la seule main gauche, sa droite étant emprisonnée dans une menotte qui le relie à un policier. Il joue la Chaconne de Bach qui a tellement impressionné Brahms qu’il l’a écrite pour le piano de Clara Schumann avec un jeu de la seule main gauche. Des flammes contre l’oppression, des flammes pour la liberté. Des flammes qui disent à la fois la violence des institutions et leur destruction pour un avenir libre, comme le rappellent les multiples références à mai 68 en France et à ses slogans utopiques. Aux actes absolus de Thich Quang Durc, Jan Palach et Piotr Szczesny, Serebrennikov ajoute encore la tentative d’assassinat par la féministe radicale Valerie Solanas d’Andy Warhol qui avait refusé le scénario de sa pièce de théâtre Up your ass (Dans ton cul) avant d’en perdre l’unique manuscrit (retrouvé 30 ans après). Et partout, au fil des multiples tableaux, sur le « Cum dederit » de Vivaldi,
« La mort de Didon » de Purcell, ou encore « Les Indes galantes » de Rameau en version rock, cette certitude que l’art est plus fort que l’opprobre, la liberté de l’imagination plus invincible que les armées d’invasion.

 

Barocco, opéra de Kirill Serebrennikov (2018), version hambourgeoise de 2023, Théâtre des Amandiers de Nanterre les 5 et 6 février 2026.

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