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Hommages des festivals aux compositrices

par Jacques Moulins
Maria Anna Mozart, compositrice de plusieurs concertos attribués à son frère Wolfgang Amadeus. DR
Maria Anna Mozart, compositrice de plusieurs concertos attribués à son frère Wolfgang Amadeus. DR
Musique Classique Publié le 28/06/2022
Toujours réévaluée en fonction des préoccupations du présent, l’histoire se réécrit en permanence. Celle de la musique n’y échappe pas. Les femmes compositrices sont à peu près inconnues du grand public. Elles étaient jusqu’à présent également ignorées des institutions culturelles. Plusieurs festivals tentent cet été de réparer cet outrage et plusieurs salles affichent leurs noms pour la saison 2022-2023, dont le Théâtre des Champs Élysées où Natalie Dessay interprètera Fanny Mendelssohn, Clara Wieck-Schumann et Alma Malher.

S’il est une créatrice qui a payé cher le fait de porter jupon, c’est bien Maria Anna Mozart. Surnommée affectueusement Nannerl, elle apprend le clavecin à l’âge de sept ans et révèle un talent que son père ne niera pas. Leopold Mozart lui fera faire le tour des capitales d’Europe et l’incitera à composer ses propres œuvres. Le petit Wolfgang Amadeus, son frère, a cinq ans de moins qu’elle et la suit dans son métier de concertiste, partageant bientôt le clavier avec elle. La tournée européenne du jeune duo prodige durera quatre ans, jusqu’aux dix-huit ans de Nannerl, âge terrible pour une jeune fille. Il est alors temps de la marier et une jeune épouse ne saurait offenser son mari en montant sur les tréteaux comme une comédienne, métier alors synonyme de dévergondage. Lorsque son père et son frère partiront en tournée, elle restera au foyer familial dans l’attente d’un prétendant sérieux. L’attente sera longue car Maria Anna ne se mariera qu’à l’âge très tardif pour l’époque de 32 ans.

 

Quel Mozart a écrit les concertos pour violon ? Elle a cependant continué de composer et Wolfgang, qui l’aime et l’admire, interprètera ses morceaux lors de ses concerts. Mais cela manifestait encore d’une trop grande liberté pour le patriarche Leopold qui lui interdira d’écrire la moindre note. Sa correspondance nous apprend qu’elle n’éprouve aucun sentiment pour son mari Johann Baptist Franz von Berchtold zu Sonnenburg, et qu’elle n’apprécie guère sa belle-sœur Constance, épouse de Wolfgang. Elle ne rompit cependant pas tout lien avec la musique, puisqu’elle donnera des cours à Salzbourg, sa ville natale, où elle s’éteindra à l’âge de 78 ans. Elle remontera même sur scène comme concertiste. En 2010, le réalisateur René Féret lui rendra hommage dans un film intitulé Nannerl, la sœur de Mozart, interprétée par Marie Féret.

Que sont devenues ses compositions ? D’après Martin Javis, chef d’orchestre australien mais également musicologue qui a étudié les partitions manuscrites originales de la famille Mozart, deux des cinq concertos pour violon du maître autrichien sont bien signés de son nom, mais l’écriture n’est pas la sienne et Javis pense pouvoir les attribuer à Maria Anna. L’autrice et actrice Brigitte Bladou rendra hommage à Nannerl au festival Off d’Avignon dans une pièce musicale intitulée Mozart, l’enfance d’un génie, du 8 au 30 juillet au théâtre Les Étoiles, Rue Guillaume Puy.

 

Fanny Mendelssohn contrariée. À l’image de Nannerl Mozart, de nombreuses artistes femmes n’étaient souvent connues que par leurs époux ou leur parentèle. C’est le cas de Fanny Mendelssohn, sœur de Félix. Elle subira un sort semblable à celui de Nannerl. Fille d’une famille bourgeoise et fortunée, elle ne pourra prétendre à mener une carrière artistique. Son père le lui écrit dans une lettre que le journal Le Figaro publiera en 1888 : « La musique deviendra peut-être pour lui (son frère Félix) une profession ; pour toi elle restera un art d’agrément (…) toi, mon enfant, renonce à des triomphes qui ne conviennent pas à ton sexe et cède la place à ton frère ». Comme Maria Anna Mozart, Fanny continuera à composer par passion, mais cette fois ses nombreuses œuvres nous sont connues. Le festival international de piano de La Roque d’Anthéron lui consacrera une Journée, ainsi qu’à son frère, le samedi 23 juillet lors d’un récital de la pianiste Marie-Christine Girod qui, le matin à 11 heures, interprètera cinq de ses compositions.

 

L’extraordinaire Clara Wieck-Schumann. Une autre Journée est programmée par le festival de La Roque d’Anthéron en hommage à un couple musicien-musicienne, ce sera le 11 août la Journée Schumann. L’épouse du célèbre musicien, Clara Wieck, si elle ne fut pas reconnue comme compositrice autant que son travail le méritait, était considérée à son époque comme une des meilleures pianistes. Née à Leipzig en 1819, elle apprend, comme Nannerl Mozart, la musique avec son père et commence sa carrière de concertiste dès l’âge de six ans, puis part en tournée à onze ans. Elle continuera sans l’interrompre une carrière parsemée de triomphes qui ne prendra fin qu’à sa mort. Elle tombera amoureuse de Robert Schumann, élève de son père, mais ce dernier s’opposera à leur mariage qui ne se fera, par décision de justice, que trois ans après la demande officielle du compositeur. Elle fera connaître les œuvres de son mari, inspirera également son ami Johannes Brahms, mais délaissera la composition jusqu’au décès de Robert qui avait écrit « Clara sait bien qu’être mère est (là) sa principale mission ». Elle-même se persuade de ce rôle domestique : « Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune encore n’a été capable de le faire, pourquoi serais-je une exception ? Il serait arrogant de croire cela, c’est une impression que seul mon père m’a autrefois donnée » écrira-t-elle à la veille de son mariage.

Dans la soirée du 11 août, dans le parc du château de Florans, les pianistes David Kadouch et Tanguy de Williencourt interprèteront son Concerto pour piano et orchestre n°1 avec l’Orchestre Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov. Auparavant, le 30 juillet, le jeune pianiste japonais Mao Fujita aura donné trois des Romances de Clara Wieck-Schumann.

 

Alma Mahler, mariage et renoncement. Alma Schindler subira la même obligation à ne plus composer après son mariage avec Gustav Mahler. Une lettre envoyée par le compositeur pendant leurs fiançailles lui explique clairement qu’elle devra renoncer à la composition si elle accepte de l’épouser. La phrase de celui qui, en 1901, est alors directeur du prestigieux opéra de Vienne, est restée célèbre : « Du hast von nun an nur einen Beruf : mich glücklich zu machen (Tu n’as désormais qu’une unique profession : me rendre heureux) ». Le mariage ne le sera pas, mais Alma ne s’en laissera pas imposer et restera dans l’histoire comme une femme libre.

Le 22 mai 2023, au Théâtre des Champs Élysées, Natalie Dessay, accompagnée du pianiste Philippe Cassard, interprètera des compositions d’Alma Mahler, de Fanny Mendelssohn, et de Clara Wieck-Schumann.

 

Un temps pour elle. Dans l’Oise, le festival Un temps pour elle, qui se donne jusqu’au 10 juillet, part d’un travail de musiciens et musiciennes « d’exhumation de manuscrits et de lectures de partitions » pour rendre publiques les compositions oubliées, inconnues, à travers seize concerts.

À Dijon, dans la cour carrée de l'Hôtel de Vogüe, la mezzo-soprano Sylvie Monot, la flûtiste Mathilde Groffier et la pianiste Caroline Schmid célèbreront les 26, 27 et 28 août plusieurs compositrices maintenues dans l'ombre des hommes et de leur époque.

D’autres compositrices méconnues par les siècles vont sans doute se voir jouer sur les scènes d’Europe, Maddalena Casulana, compositrice de la Renaissance, Barbara Strozzi, grande compositrice italienne du XVIIe siècle, Élisabeth Jacquet de La Guerre, une des premières musiciennes professionnelles françaises sous Louis XV, Hélène de Montgeroux, première professeure au Conservatoire de Paris en 1795, Louise Farrenc dont on retiendra la méthode officielle d’enseignement, Cécile Chaminade qui fit une belle carrière à travers le monde à la fin du XIXe siècle malgré la décision originelle de son père « Dans la bourgeoisie, les filles sont destinées à être épouses et mères », Lili Boulanger décédée à 24 ans en laissant une œuvre considérable. De quoi écrire de belles pages d’histoire.

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