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Internationale de théâtre Jacques Lecoq, il était une école en Avignon

par Véronique Giraud
Anne Astolfe, directrice de l'école Internationale Jacques Lecoq. ©Thomas O'Brien
Anne Astolfe, directrice de l'école Internationale Jacques Lecoq. ©Thomas O'Brien
Au 116 rue Carreterie à Avignon, la pédagogie Jacques Lecoq a trouvé ses parques. © Alexandra de Laminne
Au 116 rue Carreterie à Avignon, la pédagogie Jacques Lecoq a trouvé ses parques. © Alexandra de Laminne
Arts vivants Théâtre Publié le 13/07/2024
Reconnue mondialement, l’école internationale Jacques Lecoq est appréciée pour sa pédagogie hors normes qui ne forme pas au jeu mais à la création de son propre théâtre. L’école, ses enseignants et ses 2ème année ont quitté Paris pour s’installer à Avignon, ajoutant une note d’excellence internationale à la cité réputée pour son festival.

Il est des noms attachés au jeu d’acteur qui se sont répandus à travers le monde. Brecht et la distanciation, Stanislavski et sa méthode, Jacques Lecoq et le corps poétique. Alors qu’une école Jacques Lecoq est inaugurée ce 12 juillet à Avignon, il est bon de revenir sur la longue histoire d’une pédagogie singulière qui, si elle continue de s’exercer à l’abri des regards, a fait l’objet d’un livre qui a connu un immense succès et a été traduit dans une vingtaine de langues. Et surtout a formé de grands noms du théâtre de France et d’ailleurs dans le monde. Ariane Mnouchkine, Simon Mc Burney, William Kentridge, Luc Bondy, Christoph Marthaler, Sylvain Creuzevault, Julie Deliquet, ont gravé dans la mémoire de leur corps leur passage par cette école de la rue du Faubourg Saint-Denis, ouverte en 1956. Jacques Lecoq y a enseigné jusqu’à sa mort en janvier 1999, ses enfants ont maintenu l’activité de l’école avec les acteurs formés à la pédagogie du fondateur. Mais, en 2023, les héritiers souhaitent se retirer, proposent à l’équipe pédagogique de reprendre les rennes, et confie la direction à Anne Alstofe. Paris est trop cher, ne dispose pas d’espace adapté. Avignon s’est alors imposée.

Capitale internationale du théâtre en juillet, la ville s’endort le reste du temps. Sa maire, Cécile Helle, accueille le projet avec plaisir, confie à l’équipe une ancienne caserne de pompiers, au 116 rue Carreterie, et y fera les travaux nécessaires. Une première tranche réalisée dans l’urgence a permis une première rentrée en septembre 2023, et la création d’une première année avignonnaise. Les élèves parisiens de deuxième année ont suivi leurs cinq professeurs dans l’aventure, quelques meubles, livres et affiches ont créé l’atmosphère. Ensemble, ils ont pris leurs marques pendant l’année dans l’immense salle de travail au parquet tout neuf. Pendant deux années, l’école forme tous les artistes qui se destinent au théâtre. Certains deviennent acteurs, metteurs en scène, d’autres deviennent auteurs, chorégraphes, scénographes, circassiens. « Ce n’est pas une école qui formate, c’est une école de créateurs » précise la directrice.

 

Anne Astolfe est donc devenue directrice de l’école. Adolescente, fan d’acrobatie, elle se préparait à enseigner le sport quand le hasard d’une option culturelle l’a fait bifurquer vers… le théâtre. Cette découverte fut déterminante puisque, à 20 ans, elle passe le concours d’entrée à l’école internationale Lecoq et est reçue alors que l’âge d’entrée était fixé à 21 ans. Formée pendant deux ans à cette pédagogie, elle fonde sa compagnie, met en scène et joue pendant plusieurs années. Jusqu’à ce qu’elle ressente à nouveau l’envie de transmettre. Elle suit donc en 2007 l’année de formation à la pédagogie Lecoq qu’elle enseigne depuis douze ans dans l’école. Elle ne s’imaginait pas en prendre la direction, mais devant la volonté des enfants Lecoq de se retirer, elle a pris son bâton de pèlerin, comme elle le dit, pour trouver une continuité à cet enseignement. Pétrie de ses écrits, du visionnage de ses cours, formée à sa pédagogie, Anne n’a pas connu le fondateur de l’école mais incarne son esprit. Comme Jacques Lecoq, elle vient du sport. Comme lui, elle a appris très tôt à se mouvoir, et son apprentissage de l’acrobatie lui permet de lire un mouvement.

 

Le mouvement dans la pédagogie. La troisième année accueille les personnes souhaitant enseigner. L’enseignement pédagogique, qui reprend les cours d’analyse de mouvements de première année, forme à devenir technicien du mouvement. « En fin d’année, chacun doit créer sa propre phrase de mouvement, un enchaînement qu’il va devoir enseigner aux élèves de première année. C’est une école de création où le jeu physique de l’acteur est central ». De l’improvisation à l’analyse de mouvements, l’acteur est préparé à la maîtrise de son corps. Il passe aussi par un travail de masque, notamment avec le masque neutre. « Nous cherchons à voir comment le corps dans son ensemble est porteur d’une histoire. Dans la façon dont on entre en scène, le corps doit marquer une tension qui fait que le public peut déjà comprendre le drame » précise Anne Astolfe. L’école Lecoq n’est pas une école d’interprètes, elle n’initie pas au jeu, on n’y joue pas de scènes. La plupart des élèves ont une formation initiale.

 

Une ascension du corps vers sa dimension théâtrale. « En première année, on part de l’observation de la vie. On envoie les élèves regarder comment une place, celle des Carmes par exemple, bouge de midi à minuit. Ils doivent ensuite restituer le rythme de cette place en 15 minutes, rejouer ce qu’ils ont vu à l’identique » explique Anne. C’est le rejeu. Il se joue dans le silence du déplacement des corps, la parole vient plus tard. Au cœur de la pédagogie, le masque neutre permet de déceler la disponibilité du comédien à l’espace et aux autres. Vient ensuite le fond poétique, qui doit faire bouger les couleurs, les tableaux, les mots, tout ce qui a priori ne bouge pas. Avant le jeu des personnages, il y a celui des animaux et de nouveaux masques. La deuxième année est une année de création à partir du langage du geste, du mélodrame, de la comédie humaine, la tragédie, les bouffons, etc. On part d’un corps quotidien jusqu’à évoluer vers un corps théâtral qui peut jouer n’importe quel personnage. On réagit à ce qu’on observe, puis on revient à quelque chose d’intérieur ». On apprend à « bouger pour raconter quelque chose » résume la directrice.

 

Une pédagogie qui demande du temps. « Nous ne sommes pas nombreux à enseigner cette pédagogie, et nous y sommes très attachés. Elle demande du temps, c’est une formation longue, nous ne voulions pas tomber dans des stages de trois mois qui se font partout ». Il y a deux enseignants par jour en première année, c’est très collégial. Au-delà du programme très écrit par Jacques Lecoq, l’équipe pédagogique reste toujours en question et se retrouve chaque semaine. « Tout est discuté ». Les élèves, qui viennent du monde entier, avec des niveaux différents, apprennent en permanence aux enseignants. Les chemins des cours ne sont jamais les mêmes, l'enseignant s’adapte aux réactions des uns et des autres. « Ce sont aussi les élèves qui font l’école. Ils font l’école parce que c’est leur création » ajoute Anne.

Rien d’étonnant à ce que la pédagogie Lecoq ait une immense réputation internationale. Avec l’installation de l’école internationale dans ses remparts, ses partenariats européens et internationaux, ses projets à venir avec les acteurs culturels du territoire, Avignon ajoute l’excellence d’une formation unique à celle de l’exceptionnelle diffusion de créations dans ses théâtres et lieux patrimoniaux.

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