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« Le poids de l’eau » lève les entraves des silences meurtriers

par Véronique Giraud
Le poids de l'eau, avec de gauche à droite, Josaph Gabison et Alexandre Testagrossa © Mukit Abdul Hamid
Le poids de l'eau, avec de gauche à droite, Josaph Gabison et Alexandre Testagrossa © Mukit Abdul Hamid
Arts vivants Théâtre Publié le 06/07/2026
Salué par Gisèle Pélicot, "Le poids de l'eau", texte d"Alexandre Testagrossa, est un spectacle magnifique qui tient du nécessaire. L'univers de la natation est un enfer comme un autre… À Avignon, au théâtre de la Carreterie jusqu'au 25 juillet.

Il est des rencontres qui peuvent changer le cours d’une vie. Celle de Franck avec Julien a pour cadre le vestiaire d’une piscine où ils sont venus se rhabiller. La compétition en natation est leur unique point commun, ils conversent légèrement, mais peu à peu leurs échanges vont prendre le ton de la confidence. Quelque chose dans ce qui est dit, dans l’expression du regard de l’un, pique en l’autre l’intérêt. Alors qu’ils auraient pu s’en tenir, comme souvent, à une conversation superficielle et éphémère, quelque chose retient l’un puis l’autre, les empêchant de se quitter.

Julien, 25 ans, dit sa fierté d’avoir été champion régional de natation, et affiche crânement la liberté de ne pas être obligé de faire des choix dans sa vie. À ce bonheur s’oppose la profonde tristesse de Franck, sa solitude à la veille d’être cinquantenaire. Pour lui, le bonheur de nager a trouvé son apogée au cours des mois de préparation à l’exploit olympique, la natation fut à la fois sa raison de vivre et d’aimer. Elle « a été mon unique univers pendant de longues années » confie-t-il avec pudeur. Puis tout s’est arrêté…

 

Soupçonnant quelque chose de familier en l’autre, comme une triste résonance, le lien entre les deux hommes se construit et avec lui un nouvel espoir. Celui de conquérir une victoire en compétition pour l’un, celui de se réparer par l’entremise d’un inconnu pour l’autre. Usant de toute leur vitalité, tous deux vont se trouver vraiment, à un endroit qui les surprend. Alors que quelque chose s’était brisé en eux, et bien malgré eux, ils parviennent ensemble à surmonter l’enfermement dans le désespoir pour l’un, l’illusion d’être heureux pour l’autre.

La dramaturgie résonne d’une acuité sincère, d’une puissante lucidité. Le dispositif est simple mais efficace, tandis que le cheminement pour ramener à la surface la douleur enfouie évolue doucement, entre hésitations et convictions. Les dialogues d’Alexandre Testagrossa, écrits avec force précaution, atteignent la dimension de complexité intérieure quand on a passé sa vie à se mentir, à masquer ses émotions, à ne pas aller au fond, là où la vie a basculé, là où il faut s'avouer être une victime. L’amitié de Franck, ses trésors d’imagination pour que Julien se révèle à lui-même et ose s’engager dans la voie qu’il décide vraiment, tient de la catharsis. Le théâtre prend alors toute sa puissance, partant du sort intime, singulier, pour mettre la lumière sur les souffrances inavouées. Le poids de l’eau rend le spectateur témoin d’une abjecte réalité, des mécanismes de silences meurtriers, et de la force de l'amitié.

 

Le Poids de l’Eau, création 2026. Texte Alexandre Testagrossa, Cie Les ScénArtistes. Mise en scène et avec Alexandre Testagrossa & Joseph Gabison. Du 4 au 25 juillet à 14h35 (relâche le jeudi), théâtre de la Carreterie, dans le OFF d'Avignon. Du 27 août au 7 novembre, Théâtre A La Folie, Paris (les jeudis, vendredis et samedis à 21h30)

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