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Ludivine Sagnier en proie aux méandres du consentement

par Véronique Giraud
« Le Consentement » de Vanessa Springora avec Ludivine Sagnier et Pierre Belleville, mise en scène Sébastien Davis © Christophe Raynaud de Lage
« Le Consentement » de Vanessa Springora avec Ludivine Sagnier et Pierre Belleville, mise en scène Sébastien Davis © Christophe Raynaud de Lage
Arts vivants Théâtre Publié le 23/11/2022
Seule sur scène, Ludivine Sagnier nous dit, par des paroles intimes, comment une adolescente de 14 ans a été victime du consentement. Son propre consentement d’une relation avec un quinquagénaire qui l’a harcelée pour parvenir à ses fins, et le consentement de ses proches complices et passifs. Elle nous raconte sa vie jusqu’à sa reconstruction par la littérature.

Son visage a longtemps gardé les traits de l’enfance, et on se sent prêts à la croire. Il le faut puisque Ludivine Sagnier a décidé de porter sur scène le récit glaçant de Vanessa Springora, Le consentement, publié en 2020. Cette dernière est parvenue à narrer en 216 pages l’histoire de sa relation avec G., un écrivain dont la pédophilie était connue et sans doute appréciée par ses lecteurs. Jusqu’à ce que le livre de Vanessa le fasse tomber d’un piédestal entretenu par la communauté littéraire parisienne des années 80-90. Jusqu’à ce que le livre l’écrase même, de toutes les forces dont la littérature est capable quand elle est de qualité.

Ce coup de poing littéraire jaillit de la bouche et du corps de l’actrice Ludivine Sagnier, sans éclats de voix, simplement, intimement. Seule sur scène, elle incarne magnifiquement l’adolescente de 14 ans que la mère fait participer à un repas d’écrivains dans un restaurant. Ce soir-là, de l’échange de regards, puis des regards appuyés de G., va naître et s’installer une relation interdite à laquelle aucun adulte ne mettra fin. Harcelée par G. de lettres quotidiennes dont le ton d’abord plein de miel se fait de plus en plus pressant, l’adolescente qui grandit sans père va d’abord résister puis donner toute sa confiance à cet homme qui lui dit : « Je t’aime, je ne te ferai aucun mal ». Mais l’écrivain, dont les mots exercent en elle une fascination intellectuelle, enferme l’adolescente dans un piège terrible qui a l’apparence d’un rite initiatique. Jusqu’à ce que le regard de celle qui vient d’avoir seize ans ose plonger dans les livres sulfureux de son amant pédophile, puis dans son journal qui recense les nombreux rendez-vous avec d’autres qu’elle. La confiance s'effondre, le monde vacille, et V. souffrira ensuite dans des relations toxiques puis mettra des années à se réparer avec enfin un amour qui lui donnera la force d’écrire. D'écrire un livre qui fait apparaître au vu et au su de tous une ignominie qui, jusque-là assimilée à une fantaisie libertine, est aujourd’hui condamnée pour ce qu'elle est : un crime. La peur et la honte ont changé de camp. Chaque phrase prononcée par la comédienne agit comme un couperet, et écrase l'écrivain.

Accompagnée par le batteur Pierre Belleville, assis dans l’ombre, Ludivine Sagnier évolue entre un lit, une table, une chaise. Par moment, elle disparaît derrière un voile translucide, laissant deviner sa silhouette dévêtue. La mise en scène que signe Sébastien Davis est sobre, la comédienne accapare toutes les attentions de sa voie délicate, de son regard éperdu. Ses postures adolescentes servent le récit d’une vie rompue à 14 ans. Et le théâtre fait son œuvre de catharsis. Alors que les faits décrits remontent à plus de trente années, la prescription est déjouée par l’œuvre écrite et aujourd’hui interprétée.

Vanessa et Ludivine s’inscrivent dans un parcours que les femmes s’appliquent à faire connaître et à faire reconnaître. Le laxisme par lequel les agresseurs et autres manipulateurs sont protégés sous-tend le texte. Celle que la société met aujourd’hui au rang de victime ne l’est pas de prime abord puisque les adultes qui l’entourent encouragent ou ne découragent pas cette relation avec un homme de trente-cinq ans son aîné. Elle-même ne se considérera comme victime qu’à partir du moment où, en devenant mature, elle comprendra qu’elle a été le jouet d’un manipulateur pervers. Ce cheminement crucial et rare construit le texte, et trouve son accomplissement dans l'esprit du lecteur et du spectateur.

 

Le Consentement de Vanessa Springora. Avec Ludivine Sagnier et Pierre Belleville, mise en scène Sébastien Davis. Du 21 au 30 novembre au Théâtre de la Ville - Paris. Du 13 au 15 décembre à Château Rouge - Scène conventionnée d’Annemasse. Du 4 au 7 janvier au Théâtre de la Croix Rousse - Lyon. Du 28 février au 1er mars au Théâtre des Abesses - Paris.

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