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Macha Isakova : «J’aimerais que la dramaturgie ukrainienne intègre l’héritage européen»

par Véronique Giraud
Macha Isakova. DR
Macha Isakova. DR
Arts vivants Théâtre Publié le 28/07/2026
La guerre sévit toujours en Ukraine et, si beaucoup d’artistes ont quitté leur pays, la plupart œuvrent pour défendre et faire connaître leur culture mise à mal par l’envahisseur. La comédienne et metteure en scène Macha Isakova, qui partage son temps entre France et Ukraine et est parfaitement francophone, est de ceux-là.

Invitée à la table ronde « La culture ukrainienne en résistance » qu’organisait le 18 juillet l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! au festival d’Avignon, la comédienne et metteuse en scène Macha Isakova témoignait de son engagement artistique. Face à l’oubli ou au déni dans lequel sont tombés les intellectuels ukrainiens, elle traduit les textes de dramaturges ukrainiens, tués ou oubliés, pour les faire connaître du public de France où elle vit la plupart du temps. Ils sont présentés à l’occasion de la Semaine de la dramaturgie ukrainienne, qu’elle a créé en 2023 et dont la prochaine édition aura lieu en mars 2027 au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes. Par ailleurs, Macha Isakova a suivi en Ukraine les initiatives de plusieurs artistes militants qui œuvrent pour porter le théâtre au plus près de la population. Elle en a réalisé un documentaire en cours de développement. Rencontre.

 

La Russie s’est octroyé le pouvoir sur la culture ukrainienne…

La guerre n’a commencé ni en 2022 ni en 2014, elle dure depuis le XVIIIe siècle. Les Russes ont pillé nos monastères au XIIe siècle, se sont attribués nos artefacts et les ont inscrits dans leurs registres nationaux. Ils continuent. Certaines œuvres volées récemment sont déjà dans la galerie Tretiakov de Moscou. Comme tous les empires, ils ont écrasé la culture des pays qu’ils ont colonisés, mais j’ai l’impression que c’est beaucoup plus violent avec l’Ukraine parce que l’Ukraine était le berceau des Russes. La politique d’anéantissement de notre culture dure depuis très longtemps, la langue ukrainienne a été interdite, les écrivains, peintres, metteurs en scène, comédiens, toute l’intelligentsia a été exterminée par balles. Dans les années 30, la langue ukrainienne n’était plus interdite mais elle était russifiée, avec des décrets sur la prononciation de certains mots pour les rapprocher de la langue russe. Les Russes détruisent les œuvres ukrainiennes et s’approprient celles qui sont de notre histoire commune. Depuis juin 2026, les bombardements visant le patrimoine culturel sont acharnés.

 

Préserver l’identité ukrainienne c’est une lutte permanente…  

Oui, nos artistes et intellectuels ont été exterminés et ce qui a été autorisé s’est réduit au folklore pour montrer que la culture ukrainienne est une toute petite culture à côté de la grande culture russe qui parle de la condition humaine.

 

Que ressentiez-vous, enfant ?

Je détestais tout ce qui était ukrainien quand j’étais à l’école. Je n’en pouvais plus. Les programmes scolaires étaient fabriqués en mettant l’accent sur certaines choses, pour qu’on ait honte de nous-mêmes. Adolescente, je ne voulais pas faire partie de ce peuple. C’était inintéressant, ce n’était que souffrance. Cela développait un grand complexe d’infériorité.

 

Ce complexe a nourri une résistance extraordinaire…

Absolument. Pour ma part, la résistance a commencé avec toutes les révolutions des années 2000. Pendant la première, en 2004, j’avais 16 ans. Le peuple s’est manifesté, c’était beau, c’était fort, intelligent, civilisé. C’était une victoire du peuple, et on ne nous a jamais appris ça à l’école. On nous a appris qu’on était toujours des perdants. Tout à coup je me suis dit mon peuple c’est ça. Et à partir de là je me suis efforcée de parler ukrainien dans ma vie quotidienne. Ça n’a pas tout de suite abouti, je revenais au russe parce que c’était plus facile. Il y avait des écoles russophones quand j’étais à l’école, mais la télévision et la radio étaient en ukrainien, la plupart d’entre nous étaient bilingues. Depuis 2022 je ne parle plus qu’en ukrainien.

 

Vous êtes venue en France, vous y avez suivi les Cours Simon, créé la compagnie AIR. Comment est venue l’idée de créer un festival de la dramaturgie ukrainienne ?

Au début de l’invasion à grande échelle (2022), je me suis dit que je devrais faire quelque chose par mon métier, pour résister. J’ai d’abord écrit un texte qui raconte le rapport historique entre la Russie et l’Ukraine. La confession d’une Ukrainienne raconte comment j’étais imperméable à la culture de mon pays. Je l’ai joué plusieurs fois dans des petits théâtres, et un jour je l’ai présenté au centre culturel d’Ukraine. C’est là que j’ai rencontré Olga Sagaïdak, qui a implanté l’Institut ukrainien à Paris et créé le festival Printemps ukrainien.

Je n’aimais pas les textes ukrainiens traduits en français, ils collaient au réel, avaient peu de dramaturgie. Or en Ukraine il y a beaucoup d’auteurs de talent que nous avions l’opportunité de présenter au monde. Le projet s’est d’abord appelé "L’Ukraine est plus grande que la guerre", avec l’idée de traduire en français une sélection de textes puis de les présenter en lecture. Je ne voulais pas du tout parler de la guerre, je voulais reprendre des auteurs classiques et avant-gardistes qui ont été tués, et je voulais qu’on les entende ici en France. Olga a aimé l’idée et m’a proposé de les présenter au festival Printemps ukrainien. Elle m’a aussi mise en contact avec une spécialiste du théâtre qui m’a fait découvrir des textes contemporains. J'en ai mis deux dans la programmation. Avec ces textes, je peux parler de la guerre, il y a de la distance. L’un d’eux, Écrire dans la guerre, a été lu à la Chartreuse le 17 juillet et je l’ai déjà monté en spectacle. Depuis, j’essaye de trouver un équilibre entre les auteurs d’avant et ceux d’aujourd’hui.

 

Trouve-t-on ces textes dans des librairies ?

Oui. En Ukraine il y a une multiplication des librairies et des maisons d’édition. On passe notre temps dans les librairies café, ce sont des endroits très accueillants, avec partout de grands fauteuils, des canapés confortables, des étagères remplies de livres, du très bon café. Les auteurs d’avant sont édités dans de très belles éditions, il y a un boom littéraire.

 

Y a-t-il aussi un boom théâtral ?

Je dirais qu’il y a une grande demande de la part des spectateurs. Il y a aussi beaucoup de propositions, qui ne sont pas toute bonnes. Avec la guerre, un effet contraire s’est produit, qui a donné envie de reprendre des textes anciens étudiés à l’école. Par exemple, J’ai repris un texte qui m’avait semblé folklorique à l’époque. En le lisant en français, sans cette musicalité que j’avais entendue mille fois, je découvre un monde qui n’était pas visible pour moi avant. Cette pièce de Ivan Karpenko-Kary, Martyn Borulia, a été montée au Théâtre national avec des bottes rouges, des jupes rouges, des fleurs dans les cheveux, comme on représentait l'Ukraine, c’est un peu l'équivalent de la pièce de Molière, Le bourgeois gentilhomme. L’histoire n’est pas originale mais la richesse des personnages, leur immense humanité rend le texte magnifique. J’ai découvert cette richesse en français. J’ai l’impression que le texte a été passé dans une machine à laver, qu’on a retiré toutes les couches qu’on nous a mises dans la tête, et qu’il revient sous une forme beaucoup plus universelle, plus riche.

 

Vous avez créé il y a trois ans le festival Semaine de la dramaturgie ukrainienne. Quel en est l’enjeu ?

J’aimerais que la dramaturgie ukrainienne fasse partie du paysage dramaturgique européen, qu’elle intègre l’héritage européen. C’est très ambitieux, mais j’aimerais qu’il y ait au moins un auteur ukrainien qui ait sa place, qui soit joué, qui soit repris. Pour le moment les textes présentés sont traduits en français, mais aucun n’est publié. Le festival a lieu tous les deux ans. D’abord début 2023, puis fin 2024 au Théâtre du Soleil de la Cartoucherie de Vincennes. La prochaine édition aura lieu en mars 2027. La réaction du public est très positive.

 

Il y a de l’humour dans ces textes ?

Plusieurs sont des comédies, c’est très important pour moi. Je veux que le public rie. L’an dernier il y a eu deux tragédies, dont la pièce historique, Maroussia de Bohouslav, et Les Post-It, du contemporain Ihor Nossovsky, et  aussi deux comédies, Martyn Borulia (le bourgeois gentilhomme ukrainien) et un texte contemporain, L’Euphorbier d’Oksana itsenko, une autrice exceptionnelle qui vit à Kiev et écrit sur l’occupation russe avec une grande lumière et beaucoup d’humour. Elle a été traduite pour le festival. En 2027, il y aura trois tragi-comédies dont l’une, grinçante et cynique, sur la condition humaine face au système. Ces textes comiques sont des drames absolus, où l’être humain se fait écraser par le régime dans des situations et avec des personnages très cocasses. Le quatrième texte sera un drame sur le Holodomor, la première famine artificielle en Ukraine sur décision de Staline dans les années 20.

Le refus d’une position de victime est important pour moi, l’humour doit être présent. Je veux qu’on parle de ce qui se passe aujourd’hui, de ce qui s’est passé avant aussi, de cette culture est immense, mais je ne veux pas qu’on se plaigne. Je ne trouve pas ça intéressant.

 

 

Macha Isakova s'est formée à la danse et à la musique (piano) à l’école des arts Michel Verbitsky à Kiev. Passionnée de théâtre et de littérature, elle intègre en même temps la troupe théâtrale de cette école spécialisée en langue française. À 18 ans elle rejoint la troupe francophone de Kiev, qui participe aux festivals du théâtre francophone en Ukraine et à l’étranger. A 22 ans, elle fonde sa propre compagnie à Kiev, et la dirige jusqu’à son installation en France où elle s’inscrit au Cours Simon. Depuis, elle enchaine les rôles au théâtre et au cinéma.

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