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Mot de passe oublié ?Sur scène, un musicien à jardin, six chaises au centre. L’une après l’autre, trois femmes vont apparaître et parler au public du Monfort. L’une vient de Chine, l’autre du Mali, la troisième d’Iran. Elles ont toutes les trois quitté leur pays et vivent en France, pas toujours par choix. Avec une pointe d’humour, beaucoup d’inquiétude et de lassitude, chacune fait défiler des moments de vie nourris de l’expérience de la confrontation avec les administrations et les habitants, qui les ramènent à leur statut de femme étrangère, de celle des appels téléphoniques avec une mère au loin qui les rend coupables de l'avoir abandonnée. D'autres récits font entendre les menaces d'une mère à sa fille, puis leurs liens distendus au fil du temps et de la séparation. Tiraillée entre une responsabilité, un devoir envers sa communauté d'origine, la femme cherche sa place.
Des histoires intimes. Tout commence avec celle qui a laissé son père devenu veuf en Chine, et qui explique avec un beau sourire qu'elle doit répéter à chaque interlocuteur : « Je viens de Chine, je ne maîtrise pas bien la langue, etc. » Impossible de faire abstraction de son statut d’étrangère alors qu’elle vit en France depuis vingt ans. Pour une autre, qui a rencontré son mari au Bénin et l’a suivi en France où il travaille, l’exil est une prison. Le jeune couple n’a pu obtenir qu’un petit logement non déclaré mais fort cher, avec l’avertissement du propriétaire de ne pas se faire remarquer. Prison aussi pour son corps qui, dès le voisin parti, peut enfin danser, danser. Et devant nos yeux la comédienne le fait admirablement, énergiquement, avec volupté. Son plaisir est entier, mais elle doit le cacher. Quand elle obtient enfin un contrat qui la fait travailler quelques temps, elle découvre à chaque audition qu'elle n’inspire au cinéma que des rôles de bonne, de voleuse, d’émigrée, ou qu’on attend qu’elle danse un répertoire de tradition africaine alors qu’elle excelle dans le registre contemporain. La troisième a quitté l’Iran au lendemain de la révolution islamique et de l’arrivée au pouvoir de Khomeini. Elle raconte sa traversée périlleuse à travers les montagnes frontalières, la dizaine de passeurs dont les « services » ont grevé le budget de la famille, et aujourd'hui l’inquiétude de savoir les siens dans un pays en guerre.
Les rapports aux mères. Certaines mères imposent à leur fille une relation pesante et castratrice. La première, Malienne, veut convaincre sa fille, devenue mère, de faire exciser sa très jeune fille, comme le veut la tradition. Mais sa fille, qui a découvert en consultant un gynécologue en France que cette mutilation sexuelle n’était pas le fait de toutes les femmes, et qu’elle était même une violation des droits humains, a trouvé la force de dire non. Le chantage affectif qu’exerce une mère iranienne lors de leurs échanges téléphoniques décide finalement sa fille à partir la rejoindre en Iran où elle s’installe chez elle. Là, elle découvre que sa mère âgée souffre de sénilité et que sa perception du temps érodée engendre confusion et malentendus.
Un spectacle total. Wang Jing, qui signe avec Moi/Elles sa première pièce en français, fait évoluer son spectacle en quinze tableaux, les trois comédiennes incarnant six rôles et portant des récits intimes dont la portée est collective. Les différentes cultures traversent leurs expériences et la nature du lien avec le pays quitté. Attachées à celui-ci par les valeurs et les devoirs qui leur ont été transmis, les femmes ont en commun l'assignation de faire pont entre les générations. Elles s’en écartent parfois, à l'aune de leurs découvertes de modes de vie dont elles se sentent plus proches, avec des conséquences souvent radicales pour le reste de la famille. Tous ces points de vue sont partagés, sans jamais former un théâtre documentaire. Les corps sont chorégraphiés, les déplacements et les paroles soigneusement alternés. De leurs gestes souples, les six chaises sont régulièrement réagencées par les comédiennes, vers des dispositions d’écoute des unes vers les autres, ou d'adresse au public. Ce ballet de mots et de corps est souligné par une mouvance légère, effectuée dans d’élégants vêtements drapés et plissés couleur ivoire.
Le musicien, entouré de plusieurs instruments électroniques et à percussion, crée pour chaque récit une composition sonore qui elle aussi rassemble par ses emprunts multiples et ses associations inédites.
Faire entendre la voix du public. Ce vœu, Wang Jing l'a conçu en créant Moi/Elles et, à l’issue de chaque représentation, elle fait lire une lettre écrite par un spectateur ou une spectatrice. « Ce sont quelques mots destinés à une personne qui lui est très chère. Si vous êtes d’accord, nous allons la lire » propose-t-elle à la salle. À l'issue de la dernière représentation au Monfort, la lettre lue était celle qu’une spectatrice avait écrite à sa mère. Ses mots témoignaient de la peur de la savoir au milieu des bruits de la guerre, du terrible manque dû à leur séparation géographique. Par cette lettre, la spectatrice avait décidé de faire fi de sa pudeur pour dire avec urgence à sa mère son amour, la peur de la perdre, lui demandant de penser au fil invisible qui les tient malgré tout, lui dire qu’elle est là, même de loin, même impuissante.
La lettre conforte la justesse de la pièce et laisse à penser que si on posait les vraies questions aux femmes venues d'ailleurs, leur histoire personnelle résonnerait elle aussi avec Moi/Elles.
Moi, Elles. Texte et mise en scène WANG Jing
Mise en scène et chorégraphie Ata WONG Chun Tat
Création et interprétation musicale Uriel Barthélémi
Scénographie et lumières Eric Soyer
Avec BAO Yelu, Tishou Aminata Kane et Alice Kudlak
Production Cie Abricotier d’Argent
Coproduction Cité internationale de la langue française, Centre des Monuments Nationaux, Théâtre Dijon - Bourgogne, Centre dramatique national de Dijon, Théâtre de la Feuille à Hong Kong. Association des jeunes artistes du théâtre de Pékin.
Créée à la Cité internationale de la langue française le 4 octobre 2025, Moi, Elles a fait ses premières parisiennes en mars au Monfort - Paris. Le spectacle sera en tournée en France (Biennales des écritures du réel à Marseille, le Théâtre du Nord à Lille, le festival Théâtre en Mai à Dijon et Anis Gras à Arcueil), puis en Chine sur la saison 2026-2027.