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Pierre-Damien Huyghe : « On appelle beaucoup trop de choses « design » »

par Julie Delem
Pierre-Damien Huyghe est est philosophe, professeur à Paris-I Panthéon Sorbonne auteur de A quoi tient le design, De l'incidence Ed., 2014. ©P-D.H
Pierre-Damien Huyghe est est philosophe, professeur à Paris-I Panthéon Sorbonne auteur de A quoi tient le design, De l'incidence Ed., 2014. ©P-D.H
Style de vie Architecture Publié le 20/04/2015
De plus en plus, art et design se retrouvent dans les mêmes lieux, utilisent le même vocabulaire, adoptent la même approche. Pierre-Damien Huyghe, philosophe, éclaire les liens qui unissent les concepts d'art, de design et de beauté.

Peut-on rapprocher le design et le monde de l'art ?

Je pense que le design a commencé à exister dans un état général, dans une culture, ou disons une société pour laquelle la distinction entre « industrie » d'un côté et « art » de l'autre était devenue significative. Cela n'a pas toujours été évident à regarder du moins un certain nombre de textes. Cela semble aller de soi depuis le milieu du 19e siècle, depuis au moins ce fameux texte de Baudelaire disant : «  l'industrie, faisant irruption dans l'art, en devient la plus mortelle ennemie ». C'est après que le design s'est décidé. Il s'est décidé en se plaçant finalement du côté des milieux industriels,  des machines, mais pour y être porteur -de façon paradoxale- d'un souci artistique.

 

Comment se traduit le « souci artistique » du design ?

À suivre la formule historique, on dira que cela est passé par la notion de forme. La célèbre phrase de Louis Henri Sullivan associant forme et  fonction a concerné le design. Il ne s'agissait pas seulement de mettre au monde des objets fonctionnels qui pouvaient servir. Le souci de faire forme aura été absolument essentiel au design. On pourra noter ici que le latin forma peut, a pu se traduire par « beauté ».

 

Quelle est, dans ce cas, la différence fondamentale entre art et design ? 

En ayant à l'esprit les textes de Kant, au 18e siècle, on pourrait évoquer la différence entre beauté libre et beauté adhérente. La question est d'estimer si « valeur esthétique » peut ou non rimer avec « valeur d'usage ». La définition historique du design a répondu clairement que le design devait avoir part au fonctionnel tout en y mettant de la forme.

 

Aujourd'hui tout un pan du design (design-fiction, design-friction, etc.) tente de s'affranchir de la notion de fonction en inventant des objets inutilisables. Selon vous, ont-ils leur place dans une exposition de design ?

Je vous ai parlé de la façon dont s'est décidé le design historiquement. Il faudrait ensuite regarder ce que ce qu'il est devenu jusqu'à aujourd'hui. D'autres formules sont apparues, comme celle de design-fiction. Ici, le terme de fiction ne peut pas ne pas renvoyer à l'art. Fiction est une notion qui a place dans l'histoire de l'art. Et de son côté, la fonction du design peut être de présenter des données et, pourquoi pas, celles d'un problème, en leur donnant forme. Je ne veux surtout pas dire que le design « résoud » des questions. Son affaire n'est pas si prétentieuse. Le design n'est pas solution. Il ne répond pas de tout ni pour tout ni pour tous.

 

Que vous inspire la thématique de la Biennale Internationale Design Saint-Etienne 2015 : « Les sens du beau » ?

Je suis content de voir arriver ce mot. Je trouve qu'il touche quelque chose d'important, c'est une très bonne chose. Nous avons vécu une période où l'on entendait beaucoup parler d' « usage », de « service ». Le mot « beau » était presque perçu comme quelque chose d'incongru. Il faudra par la suite voir concrètement comment et par quoi il y sera fait référence, comment et dans quelle mesure il aura marqué les choix des différents commissaires de la Biennale ou comment, au contraire, le design suit son cours quoiqu'il en soit. En tout cas, si l'on se plonge dans l'histoire, il y a plusieurs strates de définition. Le beau est une notion complexe, éventuellement floue. Par exemple, on peut poser la beauté comme une affaire d'individu, de goût personnel, ou au contraire penser qu'elle réside toujours en quelque objet et l'explorer alors pour cette part, au moins, d'objectivité. Selon cette voie, on trouvera peut-être qu'elle est affaire de proportion, de taille, d'équilibre, de tension, de rythme, bref d'éléments de forme.

 

Avez-vous des attentes particulières pour cette Biennale 2015 ? 

Comme la précédente, cette Biennale avance un thème de grande dignité, et d'une grande généralité. Le risque est peut-être de voir se creuser une certaine distance entre l'élaboration philosophique qu'on peut faire de son thème et la réalité de ce qui sera présenté sur place. J'ai l'impression que tout ce qui peut être admis aujourd'hui sous le nom de design peut avancer dans une relative indifférence aux concepts qui pourraient l'évaluer. Je peux dire autrement : le design peut se pratiquer aujourd'hui sans critique. J'entends ce mot au sens de sa racine grecque qui impliquait l'idée d'une séparation. Aujourd'hui, nous appelons beaucoup trop de choses « design ». Et le design est trop souvent appelé. Il faudrait justement faire le tri entre ce qui mérite cette appellation et ce qui, plus réellement, se laisse utiliser ou prendre dans un service. Les thèmes, les concepts, les valeurs que nous avons évoqués sont des outils qui permettraient de faire ce tri, mais il reste à avoir si les milieux professionnels et les milieux économiques qui appellent le design sont prêts à ce travail.

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