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« Saint Omer » fait éclater les silences de la femme noire

par Véronique Giraud
Guslage Malanda, fascinante dans le rôle de Laurence Coly, l'une des protagonistes de Saint Omer, réalisé par Alice Diop. DR
Guslage Malanda, fascinante dans le rôle de Laurence Coly, l'une des protagonistes de Saint Omer, réalisé par Alice Diop. DR
Cinéma Film Publié le 18/12/2022

Pour son premier long-métrage de fiction, Alice Diop suit de sa caméra Rama, une jeune romancière, avant de positionner le spectateur devant Laurence Coly, jugée pour l’homicide de sa fille âgée de quinze mois par la cour d’assises de Saint Omer. Depuis le mouvement #Metoo, la parole des femmes s'est libérée, or Rama, libre pourtant, et Laurence sont enfermées dans le silence. Un silence qui fait prendre conscience du non dit que s'impose la femme noire en Occident. Et en faisait jusque là un non sujet.

La pression sociale et intime qu’Alice Diop nous propose pour une fois d’observer, d’évaluer, emplit l’intégralité de l’écran. Le scénario, co-écrit avec Marie N'Dyaie, ne propose pas d’expliquer, ni de contextualiser, mais d'incarner. Le mutisme de Rama est toutefois éclairé par plusieurs scènes de son enfance vécue avec une mère, à la fois ombre indifférente et censeure colérique. Le lien avec la mère comme le lien de la mère avec son enfant, que le procès interroge, deviennent au fil du procès de plus en plus pesants tant il est universel. Quant au lien avec le père biologique, il se définit lui aussi par le non dit et une incompréhension qui ne mesure pas toute la violence qu’elle produit.

L’intrigue de Saint Omer, inspirée par le fait divers d'un infanticide, fait écho au rejet, d'être mère, d'être fille, de vivre La caméra d’Alice Diop se pose longtemps sur les deux visages, pour mieux graver dans notre mémoire que nous n’avons pas les clés pour aller au-delà. La lecture par la juge (admirable Valérie Dreville) des déclarations de l’accusée lors de l’instruction, ses questions souvent reformulées adressées aux témoins, le conjoint et la mère, et à l’accusée elle-même, ne parviennent pas à faire émerger une once d’empathie de part et d’autres. Les formulations de l’avocate valorisant les témoignages d’humanité et l’attachement à son enfant de Laurence, appuyant sur le désert affectif dans lequel la jeune femme vit depuis qu’elle a quitté le Sénégal, confèrent à sa plaidoirie toute l’injustice qui a précédé le procès.

Le droit peut s’appliquer stricto sensu s’y on s’en tient aux faits, comme l’exprime le procureur. La justice doit aussi tenter de comprendre ce qui a mené à la tragédie, cerner la personnalité de l’accusée, lui trouver des circonstances atténuantes. Mais rien de tout cela ne fonctionne et Laurence Coly n’adopte par le registre de la victimisation. Parvenue, au bout d’immenses efforts, de ce qui peut la lier à l’humanité, elle accepte son sort. Seule dans son box, comme elle fut seule dans sa vie.

La présence de l’écrivaine dans la salle d’audience accompagne, renforce même ce que vit l’accusée. Sans aucune expression, juste un échange furtif de regards, une sororité s’est formée. Mutique elle aussi avec ses proches, Rama semble détachée. Détachée de sa mère qu’elle appelle dans ses rêves, mais dont elle ne peut restituer que son attitude indifférente et ses paroles dures. Condamnée à vivre à mille lieux de l’amour et de la douceur dont lui témoigne son compagnon.

La beauté de la langue, portée par deux interprètes éblouissantes de justesse (Kayije Kagame et Guslage Malanda), force l'admiration. Les deux jeunes femmes noires, immigrées, instruites, expriment les non dits et leur violence dans un français admirable.

 

Saint Omer, long métrage d'Alice Diop, en salles depuis le 23 novembre. Avec : Kayije Kagame, Guslage Malanda, Valérie Dreville. Présenté à la dernière Mostra de Venise, Saint Omer est reparti avec le grand prix du jury et le prix du premier film. Il a été retenu pour défendre les chances de la France aux Oscars 2023. 

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